Grmpheries

Jeux vidéo, dessins et conneries d'une dragonne qui mange du fromage et des pommes à ses heures.

14 juillet 2009

Tzabaztha chapitre7: Douloureuse aube

Chapitre 7: Douloureuse aube
Grand-carcère est la prison de Zeppelin. Par le passé, les criminels de Baspin étaient transférés à Tours-de-fer, une ancienne raffinerie où ils étaient bien souvent condamnés aux travaux forcés. De nos jours, Tours-de-fer a été rasée et à la place s'élève une "école" pour enfants difficiles, dont on ne dit pas que du bien. La fonction globale reste donc la même, seuls les bâtiments et l'âge des locataires changent. A présent que Baspin et Zeppelin sont en cours de fusion, les bagnards sont directement envoyés à Grand-carcère, qui, d'après une enquête parue dans L'aiguille du Pin, possède les conditions de détention les plus déplorables de toutes les villes Nord-Dériviennes. Cet article interrogeait notamment un ancien détenu emprisonné pour vol, qui faisait état de traitements dégradants, de cellules sales et surpeuplées, de manque d'alimentation et de gardes ou débordés ou fort peu professionnels. Ma place au sein du conseil municipal m'ayant permis d'accéder aux registres, j'ai moi-même fait un bien triste constat à propos de Grand-carcère: un quart des prisonniers qui y entrent pour une durée déterminée en sortent les pieds devant, et je ne parle même pas des condamnés à perpétuité. Ces hommes ont commis des crimes, certes, mais pour moi comme pour d'autre, la prison devrait être une mesure autant rééducative que punitive. Une fois leur peine purgée, que penseront-ils d'une société qui, à grands coups de taloche, leur a expliqué qu'ils n'avaient plus du tout leur place en son sein? Croyez-vous vraiment que c'est ainsi qu'on décourage la récidive? Pensez-y, et même si leurs crimes vous inspirent une haine qui peut se montrer légitime, réfléchissez. Il n'existe point de monde bipolaire, seulement des êtres humains avec leurs vices, leurs faiblesses et leurs folies -mais leurs qualités aussi.
Tract anonyme distribuée dans les rues (imputé, mais sans certitude, à Tzabaztha-Eugénie de Baspin). La réponse de monsieur Ferrand, actuel directeur des prisons de Grand-carcère, s'est faite le jour suivant, en première page de l'Aiguille du Pin, et expliquait avec un certain agacement que c'était bien gentil à vous de critiquer, mais qu'il aurait bien voulu vous y voir, vous, à diriger quelque chose qui menaçait en permanence d'exploser tout en faisant avec le budget ridiculement petit alloué au secteur.

Le moins qu'on puisse dire, c'était que le réveil d'Hugues fut un des plus désagréable qu'il eut jamais connus (y compris la fois où sa grande-tante lui avait balancé son bol de porridge sur le visage parce qu'il était "encore en train de feignasser, fils d'imbéciles, je ne sais pas ce qui me retient de coller une mandale à tes abrutis de parents").
D'abord à cause des fers. C'était un signe qui ne trompait pas. Quand on se réveillait menotté jusqu'au sang, les mains dans le dos, il était peu probable que le reste de la journée se montre agréable. Hugues était en chien de fusil sur un dallage de pierre froide qu'il ne connaissait pas. Son dos était douloureux, sa tête aussi. En fait, songea-t-il avec amertume, faire l'inventaire des endroits qui ne l'élançaient *pas* aurait été nettement plus rapide. Sa colonne vertébrale était tellement tordue par son improbable position qu'il ne parvint qu'à s'arracher un gémissement de douleur en essayant de lever la tête pour inspecter son environnement. Hugues déplia les jambes, lentement. Chacune de ses articulations lui faisait mal, et il lui semblait que son genoux gauche ne répondait plus,
Hugues était à présent allongé dans une cellule tout sauf accueillante, les bras dans le dos, avec une migraine qui menaçait de lui faire exploser le crâne. A part ça, tout allait bien de son côté.

"-Morte?"
Le regard myosotis de Mercure, plongé dans celui, identique, de sa sœur, était flou et larmoyant. Les cheveux ébouriffés, les yeux cernés, la lèvre tremblante, le jeune homme avait pour l'heure perdu de sa sauvage et énergique magnificence. Il vit sa sœur hésiter, mordiller frénétiquement sa lèvre inférieure sans paraître s'en rendre compte. Elle avait un air pitoyable. Les bouclettes de sa chevelure étaient toujours dans un désordre innommable, mais elles pendouillaient maintenant tristement des deux côtés de son visage bouffi par le chagrin. Elle pouffa en retenant un sanglot. Mais un pâle sourire naquit sur ses lèvres minces, gercées par ses mordillements incessants.
"-Officiellement..."
Mercure retint un hoquet de surprise. Sa sœur venait de se précipiter avec maladresse, de se serrer contre lui avec toute la force de ses bras rachitiques, la tête posée sur sa poitrine, l'inondant de larmes. C'était tellement... Tellement peu Tzabazthien.
"-Officiellement... Morte."
Mercure n'avait vue Tzabaztha dans cet état qu'une seule fois. Et ç'avait été à la mort de leur père. Et encore. Le comte s'était éteint tranquillement, succombant en silence et dans son lit à la maladie qui avait fait de lui une statue paralysée. Vers la fin, ses enfants en étaient même venus à lui souhaiter la mort, tant il était visible que la vie lui était pénible. Andréa... Était différente. Ils la croyaient plus ou moins éternelle. Elle était de ces gens qui sont, tout simplement. On ne l'imaginait pas mourir, et on imaginait encore moins quelqu'un tenter de l'assassiner. Et pourtant...

Tzabaztha recula. Hors de l'étreinte de sa demi-sœur, Mercure parut s'affaisser. Ils allaient avoir besoin de se soutenir. La jeune femme essuya bravement ses larmes d'un revers de manche, et se tint droite, un peu trop même, en face de son frère. Elle lui débita d'un ton monocorde la situation.
"-Officiellement... Hugues s'est introduit dans ses appartements pour... L'assassiner. On l'a retrouvé évanoui près d'elle, des griffures au visage. Et il y avait du sang sous les ongles de Mère, et des traces rouges sur son coup. Vraisemblablement, le serpent a essayé de l'étrangler. Elle... Elle suffoquait quand je l'ai trouvée. Elle n'a pas passé la minute, petit frère... Je suis... Déso..."
Sa voix finit par s'étrangler. Elle n'avait aucun lien biologique avec Andréa, mais l'avait toujours considéré comme sa maman plutôt que comme sa belle-mère, la deuxième femme de son père. Ce devait être aussi dur pour elle que pour lui, songea Mercure en une pensée sensée au milieu du brouillard de chagrin qui embrumait son esprit. Tzabaztha était une femme de science, Andréa une élégante jusqu'au bout des ongles, pourtant il y avait toujours eu un lien entre les deux. Il avait conscience d'être une partie de ce lien, une partie importante. Et s'il n'avait pas existé? Tzabaztha pleurerait-elle autant? Le jeune homme s'avança vers sa sœur, craignant qu'elle ne perde conscience. Il la prit à son tour dans ses bras. S'il tremblait, ce n'était rien en comparaison des spasmes qui agitaient le corps de Tzabaztha.
"-Il est... A Grand-carcère... Hugues... Maintenant..."
Pourquoi avait-il été retrouvé inconscient? Cela ne collait pas. Il avait tué Andréa. La révélation de sa propre abomination pouvait-elle faire perdre conscience? Il n'avait jamais vu cet homme. Andréa n'aurait pas choisi un fou, mais avait-elle pu s'être trompée?
Et que faisait-il dans sa chambre à une heure aussi avancée de la nuit? Mercure se refusait à l'imaginer. Et pourtant, il allait falloir tirer tout cela au clair. L'intelligence de Tzabaztha lui aurait bien été utile, mais la pauvre était tellement effondrée... Et ce n'était sûrement pas la police qui allait l'aider. Bien que membre de la municipalité, Mercure n'avait aucune confiance en elle. Il avait un contact en son sein, et ses rapports faisaient souvent état de procédés plus que douteux.
Tzabaztha, toujours perdue dans les bras immenses de son frère, ne vit pas l'air furieux qui balaya les larmes du visage de celui-ci. Hugues Callist. Cet homme allait payer.

Tzabaztha était sur le seuil. Qu'est-ce-qui l'empêchait d'entrer? Les deux corps étaient parti: l'un reposait en prison, l'autre dans des draps blancs. Tête haute, elle s'engouffra dans la chambre d'Andréa. Elle était identique à son image nocturne, à cela près que le soleil perçait entre les rideaux et que les lampes s'étaient éteintes d'elles-même depuis longtemps. Les yeux rougis de Tzabaztha se promenèrent sur la chambre. Semblable... Et différente. Qu'est-ce-qui l'avait tant effrayée? Sa conscience lui souffla la réponse: la présence d'Andréa et d'Hugues. Non. Elle repoussa cette idée. Il était normal de ressentir un *petit* choc en voyant sa mère bavante et assassinée dans son propre lit, et son fiancé à côté, mais ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. Elle avait perçu quelque chose dans la pièce. Quelqu'un, Ursuline sûrement, avait entrouvert la fenêtre. C'était quelque chose de singulier, parce que la tradition Dérivienne voulait que soit laissée intacte la chambre d'un défunt, au moins jusqu'à son enterrement. Et elle savait Ursuline un brin superstitieuse.Tzabaztha effectua un retour arrière. Les fenêtres étaient déjà ouvertes la nuit du meurtre. En fait, elle les avait vues, cachées derrière les rideaux mais ouvertes quand même, laissant passer un courant d'air froid dans la pièce. La jeune femme ne put que remercier sa formidable mémoire. Nuls doutes qu'elle lui serait très utile.
Il fallait quelqu'un pour enquêter sérieusement sur cette affaire. Elle eut un pâle sourire. Elle ne pouvait faire confiance qu'à elle-même. Pourquoi ces imbéciles de la police n'avaient-ils rien relevé? Elle les savait corrompus.
Et elle, Tzabaztha, elle savait tout. Ou du moins, une grande partie du tout. Et c'était de son devoir de faire la lumière sur cette affaire.
Mercure. Pauvre Mercure. De son côté, il allait penser la même chose. Mais il n'avait pas été là. Il ne savait rien, sauf si... Ah!
Tzabaztha avait de très bonnes raisons de lui mentir. D'excellentes, même. Mais cela lui brisait le cœur. Les larmes sur lesquelles il s'était mépris tout à l'heure recommencèrent à dégringoler des yeux bleus de la jeune femme. Il adorait sa mère. Ce n'était pas feint. Il n'avait pas de mobile. Mais il avait les moyens, et l'occasion.
Elle ne pouvait avoir confiance en personne. Tzabaztha gratta la gorge de sa belette, enroulée sur son épaule comme un petit serpent paresseux et couvert de fourrure. C'était ridicule. Elle connaissait Mercure. C'était encore un enfant. Elle rit avec amertume d'elle-même. Cinq ans les séparait, si peu, et elle considérait encore le jeune homme comme un "enfant".
Et dans quatre, il serai majeur. Quatre ans de "régence" qu'elle allait devoir assurer, à la place de sa belle-mère disparue et de son demi-frère trop jeune. Régence de quoi? Il n'y avait plus de comté. Il y avait une ville, ses citoyens, son conseil. Mais il restait le château, et toutes ces tâches absurdes qu'on cédait en général à ce qui restait de la noblesse décorative, pour faire bien (comme l'inauguration très solennelle de nouvelles toilettes publiques). Elle n'était même pas certaine de se montrer meilleure que lui à la tâche. Mais on attendait d'elle qu'elle prenne les choses en main, et, secrètement, on s'attendait aussi à ce qu'elle échoue: tout le monde connaissait la distraction de Tzabaztha et son manque d'intérêt pour les choses immédiates. Oh, ils verraient. Tous ces serviteurs... Il allait falloir en renvoyer. Ni Mercure ni elle n'avait franchement besoin d'une dizaine de personnes à leur service seul.
L'attitude de la solide, la concrète Ursuline était suspecte également. Elle était la première à avoir vu les corps, avant Tzabaztha même... Et pendant qu'Andréa était toujours... "Vivante". Tzabaztha ne lui en avait pas parlé. Elle ne s'enfuirait pas. Après tout, Tzabaztha était la seule à avoir des raisons de la soupçonner.
Hugues. Il fallait qu'elle le voie. Elle doutait d'être admise à Grand-Carcère, et encore moins pour visiter l'homme qu'on disait l'assassin de sa mère. Mais elle devait le voir. Il détenait sûrement des éléments importants, voire très importants. Elle sentait venir la mort du jeune homme, qu'elle n'osait plus appeler "son fiancé", aussi sûrement qu'elle sentait venir la pluie quand toutes ses articulations lui faisaient mal. Les procès dans ce genre ne traînaient pas. Elle était loin de s'en réjouir. Elle était fortement opposée à la peine de mort, et même dans ce cas où tout le monde s'attendait à ce qu'elle manifeste une haine tenace envers le jeune homme. Pourquoi la voyaient-ils tous aussi effondrée? Elle était triste, en colère, nuls doutes là-dessus, mais elle savait garder la tête froide. Personne ne le comprenait. Et c'était tant mieux. Moins on se douterai de ses soupçons, moins le meurtrier verrai le coup venir. Ils étaient tous suspects: frère, serviteurs, fiancé, inconnus qui auraient pu s'introduire nuitamment dans la chambre de sa mère...

Andréa. Pauvre Andréa. Étranglée, morte et bientôt enterrée... Il aurait mieux fallu qu'elle l'ait réellement été.
Car le poison de son meurtrier l'avait condamnée à un sort pire que la mort aux yeux de Tzabaztha: la folie.

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07 juillet 2009

Tzabaztha chapitre 6: Concerto pour une agonisante

Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante

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Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
L'angoisse de la mort est tout à fait humaine. Je dirais même qu'un homme ou une femme ne craignant nul poignard ou poison, ou feu ou révolution, est à éviter comme la peste. La religion, surtout, dans notre contrée, celle d'Aur qui promet réincarnation aux "bons" (qui ne sont, comme c'est pratique, que les Aurites) offre un abri aux esprits trop faibles pour ériger leurs propres murailles. Ma muraille à moi, c'est la science, et je m'y perds de toute mon âme parce que mon corps dépérit depuis ma naissance. J'ai peur de la mort. Ce mystique convaincu, ce révolutionnaire, eux aussi en ont peur. Même ce fou furieux qui se projette sur les baïonnettes ennemis en a peur. Tous ne le savent pas, et beaucoup érigent, comme moi, leurs propres remparts: idéaux, sentiments... Tout cela repose sur le pouvoir de persuasion que l'on a sur soi-même: la tromperie de son propre esprit est une chose délicate, cependant beaucoup la pratiquent de manière inconsciente. S'obliger sciemment à oublier la mort, ou à s'y précipiter sans but avoué est beaucoup plus dur. En fait, sauf dans les cas de folie grave, je ne pense pas que ce soit réellement possible.
Tzabaztha-Eugènie De Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.

Et ils rêvèrent beaucoup...

Tzabaztha secoua sa chevelure désordonnée. Elle était très fatiguée physiquement, mais toujours en pleine forme morale, et ne voyait pas l'intérêt d'aller se coucher puisqu'il n'était, d'après l'horloge de sa chambre, qu'une heure du matin, et qu'elle était encore loin d'être satisfaite de ses bottines à réaction. Elle se gratta le crâne. Il y avait un problème de vapeur. Il y avait toujours un problème de vapeur, dans la plupart de ses inventions. Tzabaztha tira la jambe hors de son bain de pied glacé. Elle en serait bonne pour des orteils écarlates et un brin douloureux pour quelques jours.
Elle avait des pieds assez réglementaires: cinq orteils à chacun, et même s'ils étaient un peu trop tournés vers l'intérieur et qu'ils la faisaient marcher d'un pas erratique, ils paraissaient moins... Maladifs? que le reste de son anatomie. Bon, d'accord, ses chevilles avaient la particularité de se fouler en toute occasion.
Tzabaztha retira ses pieds menus du baquet d'eau glacée, se saisit d'une serviette de tissu bleu particulièrement fatigué sur une table proche et entreprit de les sécher avec délicatesse.

Des cris de femme, étranglés, désespérés, fous même, retentirent dans tout le bâtiment.
Reconnaître la voix de contralto d'Andréa n'était pas bien dur, même dans ces hurlements désordonnés entrecoupés de glapissements plus aigus et de râles rauques.
Tzabaztha sauta sur ses pieds nus, et le poids de la fatigue qui tomba soudainement sur ses épaules ne put l'arrêter dans son élan. Elle se mit à sautiller, orteils à l'air sur le froid plancher, ses jupons et jupes voletant autour d'elle comme autant de papillons retraités et arthritiques.
Ces cris... Si elle n'avait su reconnaître la voix de sa belle-mère, elle aurait juré que quelqu'un égorgeait un cochon dans le grand hall. Ou plutôt qu'on égorgeait une portée de porcelets munis de porte-voix, sous les yeux de leur mère elle-même cantatrice d'opéra. Ils résonnaient dans le manoir, sinistres, sans fin, avatars d'une douleur inhumaine,
On assassinait l'ex-comtesse.
Des mots qui avait du sens séparément, mais mis ensemble...
Tzabaztha trébucha. Pesta.
Non, effectivement, cela n'avait pas de sens.
Mauvais couloir. Oh, comme ils se ressemblaient tous!
On n'assassinait pas Andréa-Mirabelle de Basbin.
Et pourtant, c'était sa voix, sa chambre.
Ce n'était pas... Protocolaire.
Un train mou et en colère percuta Tzabaztha de plein fouet. Il sentait très fort l'eau-de-vie bon marché. Ursuline. Elle braillait, pleurait. Elle aussi avait entendu les cris. Tzabaztha ne l'avait jamais vue dans cet état. Elle paraissait... Ivre. La jeune fille fut désorientée par la collision.
"Où..."
Ursuline était partie. Tzabaztha se releva, vacillante et choquée. C'était un de ces moments au cœur de la nuit, irréel, ou on ne prêtait plus aucune attention à la petite malade qui jouait avec la science pour tromper son ennui.
C'était un de ces moments où on pouvait voir Andréa-la-parfaite se mettre à hurler comme une démente, où on décidait d'assassiner quelqu'un qui ne pouvait pas mourir parce que ce n'était pas *convenable* de mourir assassinée, où Ursuline perdait toute résistance au poison alcoolisé qui était comme son deuxième sang, et où Tzabaztha pleurait à chaudes larmes d'enfant parce qu'on l'avait renversée sans lui prêter attention, parce qu'on avait fait d'elle un simple obstacle sur la voie qu'on voulait emprunter...
Tzabaztha se fustigea, se maudit. On tuait sa mère, et c'était pour elle-même qu'elle pleurait, alors qu'elle ne se le permettait jamais. Mais les larmes ne cessèrent pas de couler, et elle reprit sa route en hoquetant, trottinant, boiteuse, jusqu'à la chambre d'Andréa. Solo des battements erratiques de son cœur...
Plus de cris.
Plus de cris!
Plus de cette mélodie désespérée, cette chanson d'agonie: les dernières notes s'étaient jouées alors que démarrait la symphonie des sanglots de la jeune femme.
Porte fermée.
Porte fermée? Non, pourtant. Mais la main de Tzabaztha était tremblante, la poignée était immuables, et la porte lourde, si lourde, les charnières dures, si dures...
Il y avait cette pièce, qu'elle connaissait à peine. Le sanctuaire d'Andréa. Tout comme sa belle-mère ne se permettait pas d'entrer dans la chambre de Tzabaztha, cette dernière évitait soigneusement de troubler l'intimité de l'ex-comtesse. Là, bien sûr, c'était différent, puisqu'on l'avait assassinée, son précieux protocole était mort avec elle. mais la jeune femme ne put s'empêcher de reculer, jusqu'à heurter du dos l'autre côté du couloir. Elle s'était attendue à une pièce obscure, à un corps tordu, souillé de sang, au milieu de tentures lacérées.
Les lanternes murales étaient toutes allumées, et projetaient une flamme qui eut presque pu paraître paisible sur le boudoir. Bureau: encrier, plume, cire à cacheter, lampe à pétrole, le tout rangé de manière si parfaite que c'en était exaspérant. Un moustique tournoyait autour d'une des lanternes, et son bourdonnement assourdissait la jeune femme, à la respiration toujours entrecoupée de hoquets. Il y avait des rubans, une robe posée sur un fauteuil garni de velours, des armoires d'acajou élégant, pleines de monstres, des tiroirs soigneusement fermés qui ne contenaient, elle en était sûre, que poisons et dagues. Une étagère pleine de livres aux couvertures de cuir fines et colorées, qui à la lumière des lanternes malicieuses prenaient l'apparence de manuscrits interdits.
Un décor de théâtre. La farce muée en drame. Oh, comme le procédé était désagréable! Comme il était cruel de se rendre compte qu'on ne connaissait pas son texte, que le metteur en scène était mort et que les acteurs s'entre-déchiraient!
Déjà l'acte II! Déjà! Scène I...
Elle savait que c'était exactement ce à quoi devait ressembler le boudoir de sa mère. Impeccable jusqu'au dernier recoin. Rien n'avait été touché, et pourtant, il y avait une impression de faux, de déplacement.
Peut-être à cause du corps d'Andréa si délicatement bordé, qui, l'écume aux lèvres, les yeux grands ouverts et hagards, n'avaient même pas eu la force de se tirer de ses draps.
Peut-être à cause de celui, évanoui, d'Hugues, ses yeux gris pareillement ouverts, qui fixait le plafond avec une terreur que l'inconscience ne parvenait pas à effacer.
Peut-être à cause du hoquet choqué qui s'échappa d'entre les lèvres d'Andréa, et de la bulle de salive grisâtre qui éclata à la commissure de celles-ci.
Oh oui. Peut-être bien.

Posté par Zyl d Aeryel à 14:45 - Récit: Tzabaztha - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 juin 2009

Tzabaztha chapitre 5: Un long dîner de fiançailles

Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante

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Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Je n'ai jamais eu beaucoup d'amis. Mes parents, que je préfère qualifier de "sur-manipulateurs" plutôt que de "sur-protecteurs", ne me l'ont jamais permis. Mon cercle s'est souvent restreint aux employés de la bijouterie, aux apprentis avec lesquels j'ai appris la gravure, la ciselure, la forge et l'estimation. J'ai été élevé pour l'utile, non pour l'agréable. Je suis allée dans de bonnes écoles privées, bien Zeppelinannes, et je n'y ai rencontré que froideur de la part des élèves et des professeurs. Les enfants bien éduqués ne jettent point de pierres, mais se contentent de dédain, ce qui est, de mon point de vue, bien pire. Si j'eus quelques amis durant ma jeunesse, ils furent trop rares, et rapidement éloignés de moi. Je me sentais perpétuellement seul. Ce serait mentir que de dire que mon enfance fut la période la plus heureuse de mon existence. Au moins, à la bijouterie, j'ai su me faire des amis. Même s'il y a une chose que ma proximité avec les apprentis de mon âge n'a jamais pu effacer: mon statut de fils de patrons... Et le leur d'employés.
Hugues

Vint le dîner: perdrix aux champignons finement arrosée du flot continu de paroles de l'ex-comtesse, suivie d'une tarte à la rhubarbe saupoudré de questions. Les oreilles d'Hugues bourdonnaient. Andréa lui donnait envie de se tuer. Elle ne lui faisait pas du charme. On ne pouvait pas dire cela comme ça. Il doutait de réellement intéresser la noble pour autre chose que l'argent de ses parents.
Mais elle essayait, pour il ne savait quelle raison, de mettre son âme à nue, de l'écorcher, de lui soutirer tout ce qui pouvait l'être. Par devoir de belle-mère stéréotypée? Pour le plaisir? Pour s'assurer de sa loyauté?
Il répondait machinalement. Il n'aurait pas dû, il le savait. Surveiller sa langue, mentir par omission, pas trop mais suffisamment pour ne pas être la merci de son interlocutrice, voilà ce qu'il aurait dû faire. Bon sang, il ne connaissait cette femme que depuis quelques heures!
Elle le troublait. Elle n'était pas vraiment belle, mais tout en elle respirait la grâce. Elle avait un maintient impeccable, et paraissait facilement une quinzaine d'années de moins que son âge véritable. Les quelques rides qui sillonnaient sa peau brune ne faisaient que mieux ressortir l'éclat de son sourire et la douceur trompeuse de ses yeux sombres. Elle était une Dame.
Pauvre Tzabaztha! Elle n'aurait su tenir la comparaison. Alors que les cheveux d'Andréa étaient impeccablement nattés dans son dos, Hugues se rappelait ceux de sa fiancée comme une explosion de bouclettes désordonnées, façon pissenlit à anglaises dynamitées.
Et d'un autre côté... Andréa était dotée d'un esprit vif et d'une intelligence tranchante qui contrastaient nettement avec la géniale folie de sa belle-fille. Elle n'avait aucune imagination. C'était frappant, et effrayant aussi. C'était pourquoi, par d'habiles feintes dignes d'un escrimeur (ivre), il évitait de croiser son regard. Il *voyait* trop dans les yeux. Si Andréa savait disséquer une âme par la parole, lui, il lui suffisait d'un regard, mais c'était au prix de sa personnalité. Et il ne voulait surtout pas assimiler, même momentanément, celle de la noble. Comme il maudissait sa mollesse! Il était naïf, influençable, tout le monde en profitait, ses parents gluants les premiers, et c'était comme si le fait d'en être parfaitement conscient l'empêchait de changer.
"-Vous aimez la science? Ma fille en est folle. Oh, je sais, il y en a qui disent qu'elle est folle tout court, mais je ne pense pas. Tzabaztha est un génie. Elle n'aime pas partager son savoir malheureusement...
-La science? Quelle science, ma dame? J'ai fait quelques études, sans pouvoir me vanter d'affinités particulières avec ces matières.
-Toutes, et c'est bien là le problème. Elle passe de l'astronomie à la médecine, sans transition. Elle a l'air de penser que tout est lié, mais elle exagère. Elle fait de gros efforts pour comprendre le monde, voyez-vous, mais la pauvre, cloîtrée dans sa chambre comme elle l'est, elle ne peut pas confronter ses points de vue à des gens aussi intelligents qu'elle. Mais vous avez l'air d'avoir l'esprit vif, je ne serais pas étonnée que vous lui appreniez quelques petites choses."
Oh que si, elle en serait très, mais alors vraiment très, étonnée. Elle avait une très haute estime de l'intelligence de sa fille, supérieure même à la réalité. On avait les fiertés qu'on pouvait.
Hugues fut vexé de se rendre compte qu'elle le prenait pour un imbécile inculte, mais comme elle le menait par le bout du nez, soupira t-il intérieurement, elle n'avait peut-être pas tord.
"-Vous, Hugues, vous êtes un artiste. Normal pour un fils de joailler! Personnellement, il m'arrive de m'adonner à la peinture, et Mercure est tout à fait respectable au clavecin. C'est notre côté de la famille. Tzabaztha n'est pas de mon sang, donc j'imagine que c'est de sa mère qu'elle tient ses dons. A ce propos..."
Et ainsi de suite jusqu'à la fin du dîner. Lorsque Hugues se leva de table, il était plus épuisé que s'il avait dû effectuer une dizaine de fois le trajet boutique-manoir. Sa bouche était pâteuse, sa tête lourde et ses paupières irritées par la chaleur de la pièce. Il demanda poliment à la maîtresse de maison l'autorisation de se retirer. A
ndréa lui fit un sourire absolument charmant, et le précéda dans les escaliers pour le guider à sa chambre. Ça, il était presque sûr que ça n'était pas protocolaire du tout. La rampe d'escalier. Il se focalisait sur la rampe d'escalier, et ses motifs de serpents marins, de dragons, de sirènes, de sirènes, de sirènes, de sirènes... L'ex-comtesse sentait fort le parfum. Ce n'était pas désagréable, parce qu'il s'agissait de fragrances florales et non de musc, mais il ne pouvait s'empêcher de percevoir une légère odeur de fumée en note de fond. Décidément, la fumée le suivait partout. Ces derniers temps, son odeur imprégnait la ville, et jusque sur cette élégante elle apposait son sceau métallique.
Tout était clair. Zeppelin finirait par brûler. Les soulèvements n'étaient pour le moment que les balbutiements d'un gigantesque incendie qui brûlerait tout et emporterait tout sur son passage, sans considération pour le bien-fondé des revendication des uns ou des autres, des mesquineries, des amitiés, des trahisons. Cela commençait par la fumée des industries, et finirait par la cendre universelle, le bouillon humain, le bal des cadavres carbonisés parmi lesquels Andréa-Mirabelle de Baspin ne serai pas différente de la vieillarde aux yeux noisette....
Hugues était morose. Cynique, même (cela résultait-il aussi de sa très longue discussion avec Andréa? Cette fois, il en doutait). Il voulait dormir.
Il eut l'impression d'être jeté dans la chambre qu'on lui avait attribuée, même si c'était avec une révérence tout ce qu'il y avait de plus gracieuse qu'Andréa congédia son hôte.
Silence. Pressentant des rêves agités mais n'ayant nulle envie de veiller et s'épuiser pour en retarder inutilement la venue, Hugues s'effondra tout habillé sur son lit, le menton dans l'oreiller et les chaussures sur la couverture.

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16 juin 2009

Tzabaztha chapitre 3: Thé, suie et allergies

Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante

 
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Chapitre 3: Thé, suie et allergies
[...]Je ne comprends pas vraiment les ambitions de mes parents. Je t'ai parlé de leur projet de me lier à la noblesse, non? Et bien ça c'est fait, encore plus rapidement que ce que je redoutais. On m'a fiancé à une femme que je n'ai jamais vue, une certaine De Baspin. Et, comme de juste, je n'ai pas eu mon mot à dire. On m'a dit qu'elle était plus vieille que moi. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour que nos centres d'intérêt divergent. Oh, à quoi bon? Notre commerce est prospère! Est-ce-qu'un "de" dans notre blason va changer grand-chose à la manière avec laquelle le peuple nous considère? Nous sommes des étrangers, c'est marqué sur notre chair, dans notre visage, notre peau grise, et à Zeppelin plus qu'ailleurs on rira des efforts de mes parents pour m'"intégrer". Ils m'étouffent, et heureusement que je t'ai comme confident et dernier lien avec la terre de mes ancêtres. Je fais le serment qu'un jour, je me libèrerai de ces entraves! Malheureusement, telles que les choses sont parties, ce ne sera qu'à la mort de mes parents, et je risque alors d'avoir une femme à nourrir. Mais un jour, dussè-je la traîner dans nos souterrains, je te promets que je verrai Trogle. [...]Affectueusement,
Ton Hugues (déprimé).
PS: Je joins à cette enveloppe de l'argent. Je t'en supplie, Azzq, trouve-moi une jolie peinture de nos terres enfouies et envoie-la moi. J'ai le mal d'un pays que je n'ai jamais vu...
Hugues Callist (lettre à un ami)

Andréa soupira avec délice en reposant sa tasse de thé sur le guéridon. C'était une jolie tasse, la dernière de son service malheureusement, et elle était ébréché. Les crises d'éternuements impromptues de Tzabaztha coûtaient cher en vaisselle, sans compter la maladresse enthousiaste de Mercure. A côté d'elle, Ursuline s'agitait et rangeait le salon avec célérité et habitude. Le protocole voulait qu'elle évitât de le faire en présence de la dame du château, mais Ursuline était aussi imperméable au protocole qu'à l'eau. Elle carburait à l'eau-de-vie, et pourtant on ne la voyait jamais ivre ou migraineuse. Tzabaztha avait un jour déclaré avec amertume que la gouvernante aurait constitué un magnifique sujet d'étude sur l'adaptabilité de l'organisme.
Pour l'heure, elle mettait de l'ordre dans une bibliothèque qu'on avait dérangée, avec autant d'assurance que si elle était chez elle. Ce qui était en partie le cas, pensa Andréa. Ursuline connaissait tout le manoir, et y était depuis plus longtemps qu'Andréa.
Elle ne vivait pas ici, elle nettoyait, elle farfouillait, elle connaissait les secrets et les recoins de l'imposant bâtiment. L'ex-comtesse savait qu'Ursuline regrettait la lente décrépitude du château. Ce n'était pas toujours perceptible: les pelouses étaient entretenues, le sol briqué, les meubles cirés, mais le manoir devenait peu à peu un havre d'ennui beaucoup trop grand pour ses résidents.
Elle songea même qu'on pourrait déplacer le quartier des serviteurs à l'intérieur du bâtiment. Ils avaient tellement de pièces! A quoi bon trois salles de bain pour trois résidents? A quoi bon une dizaine de chambres? Mais Andréa était traditionaliste. Elle avait l'impression que détruire ce qui restait de protocoles mettrait fin au sens de son existence. Elle avait conscience de la stupidité de toute cela, mais persistait. Tant qu'elle resterait en vie...
Elle entendit un toussotement étouffé et sursauta, en parfaite synchronisation avec Ursuline. Le toussotement reprit.
"Heu... Bonjour?"
Andréa soupira. La voix étouffé provenait du tube acoustique relié à la porte d'entrée. Elle ne s'y était pas habituée. Mais Tza avait longuement insisté sur la commodité de l'objet, soutenue par son frère enthousiaste.
L'ex-comtesse s'approcha du tuyau d'où s'échappait la voix étouffée.
"Bonjour."
Silence.
"-Nous n'attendions pas de visiteur. Déclinez votre identité, mon ami.
-Callist, Hugues. Votre fille a...
-Ah. "
Andréa prit un ton plus joyeux. Cela allait peut-être la distraire. Elle n'avait pas beaucoup vu son gendre. Les fiançailles s'étaient organisées entre elle et les parents Callist, des gens très biens.
Le moment était venu de mettre l'heureux élu à l'épreuve. C'était sûrement une idée de Tza. Il fallait intervenir avant elle, sinon elle allait le soumettre à un interrogatoire en règle sur ses connaissances en mécanique, en biologie ou elle ne savait trop quoi, et lui faire peur.
"-Bienvenue, monsieur Callist! Ma fille ne m'avait pas avertie, la sotte, j'imagine que vous êtes là sur son injonction. Je descends vous ouvrir. Ursuline! Remettez une bouilloire à chauffer, je vous prie."
Ladite Ursuline grimaça. Elle ne comprenait pas comment la comtesse pouvait se gorger de thé à longueur de journée. La gouvernante sortit une petite bouteille d'eau-de-vie de mûre de son tablier, en but une gorgée et descendit en direction des cuisines.
"-Comment vous portez-vous, monsieur Callist?"
Elle ne voulait vraiment pas savoir. Il avait une tête d'enterrement. Il sentait la fumée des bas-quartiers, c'était inévitable au vu du trajet qu'il avait dû emprunter, mais il n'y avait pas que cela. Les petites tresses de sa coiffure étaient éparpillées sur son crâne, sa peau était plus verte que grise et il avait l'air nauséeux.
"-Je suis légèrement fatigué.
-Asseyez-vous. Le trajet a dû être long!
-Plutôt."
Il avait un ton morose qui ne plaisait pas à Andréa. Assez d'une Tzabaztha cynique dans la maison! La femme ne comprenait pas. Elle l'avait déjà vu chez les Callist, et il paraissait alors heureux comme un pinson.
Aur fasse qu'il ne fut pas de santé fragile! Ses parents n'avaient rien dit à ce propos... Elle leur en voulut un moment. Et si celui-là et sa belle-fille donnaient naissance à une créature encore plus souffreteuse que Tza?
Andréa soutint Hugues, qui ne parut même pas s'en apercevoir, pour l'asseoir sur un divan. Il parut reprendre soudainement ses esprits.
"-Excusez-moi. La traversée des bas-quartier est toujours éprouvante."
Elle se mit à le regarder de manière à la fois soupçonneuse et compatissante.
"-J'ose espérer que vous n'avez pas fait malencontre! Vous avez l'air de revenir de Ville-aux-morts!
-Non, ma Dame. Il y a que les gens là-bas sont particulièrement miséreux, et que cela m'affecte.
-Vous êtes un brave homme. Mais nous ne pouvons rien faire pour ces mendiants."
La morgue dans son ton fit se hérisser Hugues, encore sous le coup de sa rencontre avec la vieille femme. Il évitait soigneusement de regarder De Baspin dans les yeux.
Un silence s'installa, qui devint particulièrement gêné lorsque la voix d'Ursuline chantant une chanson aux paroles douteuses, dans la cuisine, se fit entendre. Fort heureusement, Tzabaztha choisit ce moment pour entrer en scène, descendant les escaliers d'un pas boiteux. Elle s'était foulée une cheville en prenant son bain.
Elle portait une robe pêche, sans corset parce qu'il n'y avait rien à affiner et rien à mettre en valeur, et un ruban dans ses cheveux châtains désordonnés. Portée par une autre, la robe aurait pu être pleine d'un charme simple mais élégant. Mais elle s'empêtrait dans ses jupes, dont l'ourlet aurait bien eu besoin d'être refait. C'était un spectacle à la fois touchant et pitoyable que de la voir descendre les escaliers ainsi. Visiblement, elle avait essayé de se faire belle. Elle portait des lunettes qui lui dévoraient moins le visage que sa paire habituelle.
Andréa fut prise d'un élan de gêne et de pitié pour sa fille. Mais Hugues ne pouvait pas se permettre d'être trop exigeant. Tzabaztha s'était habillée à la va-vite, elle avait dû oublier qu'il viendrait. Et lui-même était dans un état douteux, avachi sur le divan.
Les regards des deux fiancés se croisèrent. La première chose qui vint à l'esprit d'Hugues, c'était que cette créature famélique qu'on lui présentait ne devait pas avoir plus de quatorze ans, et qu'elle avait des yeux d'une taille abominable. Puis il rectifia sa pensée. Son petit corps paraissait trop jeune pour son visage d'adulte, mais on l'avait averti que c'était là la faute de la maladie mystérieuse qui la consumait. Et son hypermétropie l'obligeait à porter des lunettes.
Tzabaztha se livra à une analyse plus poussée de son fiancé. Il avait l'air épuisé. Elle savait vaguement que le trajet de sa boutique au manoir n'était pas de toute repos, mais il aurait pu faire un effort! Son visage, de coloration déjà terne par nature, était taché de suie. Il avait de jolis yeux gris. Pour un orfèvre, il était étonnamment dépourvu de bijoux. Elle ne voyait qu'un anneau scintillant à son oreille. Bien. Au moins, il avait voulu éviter de trop lui rappeler les raisons de leurs fiançailles. C'était suffisamment touchant et subtil de sa part pour pouvoir être noté. Elle remarqua qu'il essayait de se détourner du regard curieux qu'elle lui adressait. Ses yeux gris et allongés flanchèrent devant son immense regard myosotis. Elle le vit perdre volonté, et s'affaler encore un peu plus sur l'épaule d'Andréa, chose que celle-ci évita avec tact de reprocher à son hôte.
"-Bonjour. Hugues, j'imagine?"
Il sursauta en entendant la voix rauque de Tzabaztha. Il s'était attendu à une voix flûtée de gamine, ou peut-être à un chuchotement discret, pas à ce grincement enroué.
"-Oui. Docteur De Baspin, je présume?"
C'était gentil de sa part de l'appeler ainsi, mais pas tout à fait exact. Docteur, elle aurait pu l'être, et ce dans plusieurs domaines, si elle n'avait eu cette incapacité chronique à rédiger des textes un peu sérieux. Sans compter que les écoles dignes de ce nom étaient loin, qu'elle ne supportait pas les voyages et qu'elles acceptaient rarement les femmes.
"-Vous présumez un peu trop, mais je suis bien Tzabaztha, et apparemment nous sommes fiancés.
-Enchanté, mademoiselle."
Il bâilla de manière ostentatoire, faisant prendre à Andréa un air totalement choqué. Tza acheva sa descente des escaliers, et fit un geste de main agacé à l'adresse de sa mère trop protocolaire. Le jeune homme était visiblement épuisé. Il rougit soudainement sous son masque de suie, s'apercevant de l'inconvenance de sa conduite.

Elle s'avança jusqu'au divan avec un air digne, tenta de relever Hugues pour le remettre dans une position plus correcte, puis s'agenouilla, sortit un mouchoir propre du sac qui pendait sur son flanc, le trempa dans la bouilloire que venait d'amener Ursuline, et entreprit de nettoyer le visage du jeune homme avec une application teintée d'agacement. On aurait dit une grande sœur débarbouillant son petit frère qui avait abusé de la confiture, et ce fut trop pour Andréa qui dut détourner le regard. Tzabaztha exagérait. Le visage d'Hugues redevint rapidement rouge écrevisse, autant à cause de la température de l'eau que de la familiarité de la jeune femme. Leurs deux visages étaient proches, mais il ne lisait nul romantisme dans les yeux rougis de la scientifique, seulement un énervement contenu. Quand à lui, il se sentait particulièrement misérable. Il aurait dû attendre le retour de ses parents, et une visite plus officielle. Qu'est-ce-qui l'avait pris?
Andréa évitait soigneusement de les regarder, servant le thé avec plus de lenteur qu'il n'en fallait. Tzabaztha fourra son mouchoir sale dans son sac avec un petit claquement de langue satisfait, se releva, choisit un fauteuil et s'y installa.
"-Tzabaztha, où est votre frère?
-Parti il y a quelques heures faire un brin d'équitation pour profiter du soleil. "
Il y eut ensuite un dialogue de regards entre la mère et la fille, qu'Hugues suivit et crut entendre aussi clairement que si elles avaient parlé en hurlant. Il était parti avec son ami des écuries, encore. Ni Tza ni Hugues n'étaient présentables, mais ce serait encore pire si Mercure revenait maintenant, couvert de bleus, de crottin, d'herbe et soutenu par un Samian hilare. Cela se passait toujours comme ça. Andréa fronça les sourcils comme pour reprocher à sa fille de ne pas s'être suffisamment préparée à la venue d'Hugues, ce à quoi Tzabaztha répondit (double battement de paupières) qu'elle ne l'attendait pas si tôt, et qu'elle était profondément navrée si elle ne pouvait pas avoir l'élégance permanente de sa mère.
"-Bien, alors j'espère qu'il nous rejoindra à temps pour que nous puissions vous le présenter, Hugues."
Andréa n'espérait rien du tout, pas la peine de posséder la sensibilité d'Hugues pour s'en apercevoir. Son crâne le vrillait de nouveau.
"-C'est un garçon tout à fait charmant et à peu près de votre âge. Il est important que vous vous entendiez bien avec notre famille."
Si Mercure avait eu la mauvaise idée de passer, l'entrevue aurait réellement tourné au cauchemar. Fort heureusement, il ne montra pas le bout de son nez. Le thé fut servi et savouré, des biscuits à la cannelle apportés. Hugues, revigoré par cette collation imprévue, redevint rapidement un jeune homme élégant et amical, ses pensées encore un peu tourmentées par ses brusques accès de sensibilité empathique.
"-Je suis heureuse que vous et Tzabaztha vous compreniez, vraiment! Ma fille peut être un peu indélicate, parfois. Mais c'est une dame, et elle connaît ses manières! Nous sommes entre nous..."
Tza soutint le regard sombre de sa belle-mère. Non elle ne connaissait pas ses manières, parce qu'elle avait eu un professeur pédant et des bouquins de géologie terriblement plus attirants. Mais de toute manière, ce n'était pas comme si Hugues comptait organiser des dîners mondains au manoir, non? Pauvre homme. Sa vie allait être terriblement ennuyeuse. La jeune femme espérait vraiment que l'orfèvrerie le passionnait, parce qu'il n'aurait pas grand-chose d'autre à faire.
Elle se sentait très lasse. Leurs parents avaient décidé qu'ils allaient passer leur vie ensemble, sans se voir, sans se parler, sans se toucher, parce qu'ils vivaient dans des mondes plus éloignés que Dérive l'était d'Equinoxe. S'en étaient-ils seulement rendu compte? Ce n'était qu'un mariage d'intérêt, une mascarade assumée beaucoup trop facile à déceler. Tzabaztha n'était pas une femme à vouloir se marier. Ni même à vouloir se lier. Elle n'avait pas d'amis, et la seule compagnie qu'elle appréciait était celle d'une belette endormie les trois quart du temps.
C'était de notoriété publique qu'elle ne prêtait de l'attention aux êtres humains que quand il s'agissait de dissections. Ou de traités de philosophie. Elle en avait lus beaucoup, pensant peut-être que cela compenserait.
Elle plaignait Hugues. Il avait l'air d'aimer la chaleur, au contraire. Hé bien, s'ils se mariaient vraiment, elle ne lui interdirait pas les amantes, s'il savait se montrer discret. Elle n'était pas cruelle.
Elle n'était qu'une jeune vieille folle solitaire, après tout.
Son regard explora la pièce alors que sa mère continuait à débiter avec expertise des banalités auxquelles Hugues se contentait de répondre par des phrases courtes. Elle ne comprenait pas pourquoi elle était obligée de rester. Visiblement, Andréa s'était mise en tête de faire la cour pour elle, parce qu'elle n'était pas assez dégourdie. Elle aurait très bien pu remonter et continuer ses travaux. Elle ne voyait pas ce qui l'en empêchait, à part le protocole qui voulait qu'une fiancée n'abandonne pas son fiancé avec sa belle-mère. Oui. Peut-être.

Tzabaztha se mit à rougir, et cela n'avait rien à voir avec une quelconque gêne. A la première toux rauque, les deux bavardeurs s'interrompirent et la regardèrent. La jeune femme se grattait comme une possédée, les joues couvertes de plaques rouges Quand ses chairs commencèrent à gonfler de façon tellement effarante qu'Hugues craignit de voir ses yeux énormes sortir de ses orbites, Andréa, très digne, appela un valet pour s'occuper d'elle. Ursuline apparut, et l'ex-comtesse la fustigea pour sa bêtise. De la cannelle dans les biscuits! Avec les allergies de Tzabaztha! Tenait-elle absolument à faire s'éteindre la famille des De Baspin? Pour Andréa, un air penaud. A Tzabaztha, qu'elle portait à l'étage, Ursuline eut un sourire entendu. La jeune femme lui répondit avec un "blblblbptheutheeeeu" complice.

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09 juin 2009

Tzabaztha chapitre 2: Pour vos beaux yeux

Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante

 
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Chapitre 2:
Pour vos beaux yeux

Certains humains prétendent posséder ce qu'on appelle pouvoirs parapsychiques. Télépathie, télékinésie, contrôle de l'esprit ou du corps, clairvoyance, etc. De bien jolis mots, toujours élégants sur la carte de visite d'un escroc. Il n'y a jamais eu de preuves de l'existence de telles capacités, et il n'y en aura probablement jamais. Les seules choses prouvées à ce jour sont qu'il existe des gens crédules, et des profiteurs, et je ne parlerai même pas des illuminés qui ont reçu un truc trop lourd sur le crâne.[...] L'esprit humain est une chose merveilleuse, mais faut pas pousser mémé dans les orties, nom d'un lama laineux!
Tzabaztha-Eugènie de Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.

Les jambes d'Hughes commençaient à fatiguer. De sa boutique jusqu'au manoir De Baspin, il n'y avait que de la descente, mais en quelle quantité! Il regretta que le réseau métropolitain soit toujours bondé à cette heure. Les rues l'étaient aussi. Il avait dû esquiver une manifestation, ce qui lui avait fait perdre une demi-heure en arrivant à Bourg-Zeppelin, la partie la plus populaire de Zeppelin. Des ouvriers réclamant de meilleures conditions de travail. Il n'y avait que cela, ces temps-ci.
Zeppelin était niché dans les montagnes, près des mines qui fournissaient la matière première à nombre de ses industries, et grouillait littéralement de travailleurs pauvres.
Ville-aux-morts, le cimetière, débordait littéralement ces temps-ci. Hugues en ressentait de l'écœurement, et de la peur. Il était affligé d'une empathie qui l'handicapait. Il se savait malléable, facile à emporter, parce qu'inconsciemment il adoptait toujours l'état d'esprit des autres. Il savait pourquoi les ouvriers protestaient. Il avait beau être issu de la riche bourgeoisie, il savait tout, et cela le rendait malade. Toujours cette odeur de fumée. Cet hiver, pas moins d'une dizaine d'entrepôts avaient été brûlés par des manifestants mécontents. Il espérait que l'odeur tenace de cendre n'était dû qu'aux fourneaux de l'aciérie géante nichée dans le creux de Bas-Zeppelin.
Dans le ciel, un dirigeable flottait, majestueux, lent, son enveloppe parée des couleurs de la ville: cuivre et noir.
A Bas-Zeppelin, l'odeur se fit plus tenace. La tête d'Hughes lui tournait. Les ruelles devenaient crasseuses et mal pavées.
Bas-Zeppelin avait été construit à la hâte. Des masures de pierre friable et de bois vert avaient été érigées, et les effondrements n'étaient pas rares dans cette partie de la ville. La zone était entièrement tâchée de suie, et par terre traînaient copeaux de bois et détritus divers. Les usines s'élevaient, orgueilleuses, froides et immuables comme des pierres tombales. Hugues pressa le pas.
La zone n'était pas sûre, surtout lorsqu'on portait les traits d'un Troglien et des habits aussi voyants que sa tunique verte. Il rangea avec précaution ses bijoux dans une bourse qu'il cacha dans sa manche. Passant près de lui, une vieille femme au chignon gris et au châle déchiqueté lui jeta un regard noir qui capta les yeux d'Hughes dans ses rets. Elle était visiblement courroucée de son étalage de richesse. Hugues ne put se détourner. Sa tête se mit à l'élancer violemment.
Elle. Iris bruns. Son fils était mort brûlé par un jet de vapeur bouillante. Pupilles noirs. Sa belle-fille avait un fils à élever, maintenant, et ne connaissait qu'un moyen de ramener quelques pièces de cuivre chaque jour. Œil injecté de sang. Et la vieille dame était malade des poumons.
Il ignorait si ce que son cerveau lui dictait était vrai, mais il fut pris de nausée. C'était quelque chose de probable. Sûrement. Il avait de l'imagination. Il fallait faire quelque chose.
"Oui."
L'ancêtre le regarda avec un air surpris. Il avait un air véritablement affligé, ce rejeton de bourge. Elle ne cherchait pas sa pitié. Elle ne voulait pas être prise pour une mendiante. Qu'il cesse donc de la regarder avec cet air de gobe-mouche!
"Oui..."
Répéta t-il, le regard dans le vague. Il fit tomber la bourse de sa manche, la ramassa, et la lui tendit, souffrant visiblement. Il avait horreur de ces migraines. Elles le prenaient et le faisaient agir comme s'il ne contrôlait plus son propre corps. Mais c'était le seul moyen de les dissiper.
Avec un geste respectueux, il offrit ses bijoux à la femme, souffrant d'autant plus qu'il savait pertinemment que si elle ne les écoulait pas dans la journée, elle se ferait tuer par des jaloux.
Hugues ne se prenait pas pour un parangon de vertu. On l'avait élevé avec des valeurs qui n'étaient pas celles de la charité. La fortune des orfèvres, elle reviendrait à une famille noble à laquelle ils allaient se lier, pas aux miséreux. Mais il était influençable, et deux armées de principes se battaient dans son crâne. Il lui suffisait de croiser un regard...

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02 juin 2009

Tzabaztha chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour

Voilà, alors j'ai commencé un petit récit orienté steampunk/policier. :) J'ai quelques chapitres de posté... Quelque part sur le web, mais j'ai pensé que ce serait injuste de ne pas en faire "profiter" mon blog, après tout, c'est mon fourre-tout par excellence, et ça fait longtemps qu'on a pas vu de textes ici! A priori, je posterai un nouveau chapitre tous les mardi, heureusement moins monstrueux que le morceau de départ que je vous présente ici.

Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante

 
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Tzabatha
Chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour

Je me nomme Tzabaztha-Eugénie De Baspin, présente héritière de la maison éponyme, mais ça, vous le savez presque mieux que moi. J'ai un jour grappillé un "guide des curiosités" de Zeppelin, et, visiblement, je suis dedans, entre la Taverne du Zodiaque Zézayeur et la Ville-aux-morts. On me considère visiblement comme une des curiosités de la ville, et je ne saurais que trop vous conseiller l'achat de cet excellent manuel, qui me relègue au rang de meuble ou de monument historique, pour savoir tout ce qu'il vous faut savoir à mon propos, espèce de [gribouillis] de [gribouillis] sa mère! [série de gribouillis visiblement furieux et injurieux].

La main blanche et veinée de bleu de Tzabaztha froissa le délicat vélin sans considération pour sa qualité. Elle en fit une boulette et l'expédia prestement dans sa corbeille à papiers. Puis, remontant ses gigantesques lunettes sur son nez irrité par les premiers pollens du printemps, elle fut prise d'un instant de réflexion, en contemplation devant son bureau.
Il y régnait un fatras digne d'un souk troglien. Des morceaux de papier et de parchemin, déchirés, chiffonnés, à carreaux, sans, couverts de son écriture fine ou vierges, maculés d'encre ou tachés de graphite, des plans, des lettres, des essais jetés de nouvelles follement romantiques dont l'héroïne était toujours une solide gaillarde, et même quelques bouts du Livre d'Aur, qui avaient servi de pose-tasse, de brouillon ou de mouchoir beaucoup plus souvent que de supports à prières du soir. On ne pouvait pas dire que Tzabaztha était très croyante, et la tendance actuelle allait sans son sens. Si elle croyait en quelque chose, c'était la Science, et avec un "S" tellement grand qu'elle raturait sans cesse ses articles en écrivant le mot. Il y avait un astrolabe en pièces, une belette endormie paresseusement entre deux versets du Livre passablement mâchouillés , la queue trempant négligemment dans un encrier, un réglet tordu, des ressorts en vrac, et, pour une raison que Tzabaztha ne comprenait pas vraiment, une broderie représentant une chèvre ailée en train de converser avec ce que la jeune femme identifiait comme une patate, mais avec des dents.
Son bureau était toujours plein de surprises. Le jour précédent, encore, elle y avait retrouvé le prototype de son Harnais De Chasse Mustélin, qu'elle avait construit il y avait de cela quelques années. Le harnais en question n'avait jamais vraiment fonctionné, parce que Tirlenne était une fainéante notoire, et que Tzabaztha avait eu des problèmes pour trouver des stimulants adaptés au corps d'un carnivore de dix centimètres de long. Sa mère avait préféré adopter un chat miteux pour servir de ratier, en dépit des protestations de Tzabaztha, qui était sûre de pouvoir y arriver un jour. pfeuh!
Tzabaztha dégagea une mèche châtain clair de son front. Elle était censée écrire une @#%! de réponse à un @#%! de fiancé, et elle n'avait vraiment aucune @#%! d'idée de comment s'y prendre.


Dérive est, si on se fie à nos navigateurs, le seul et unique continent de Bleue. A l'exact opposé de Dérive se trouve une île plus grande que celles de Barrière, et surtout, isolée. Le débat pour savoir si Équinoxe doit être ou non considérée comme un deuxième continent fait rage. Notre méconnaissance de l'île est particulièrement affligeante, mais, compte tenu du coût, du danger et de la durée d'une expédition pour l'explorer, compréhensible. Y a t-il, là-bas, un peuple humain indigène? Cette question est d'une importance capitale si on considère que les [gribouillis sur toute une ligne] Dérive comme berceau de toute civilisation. Et serions-nous prêts à accepter l'existence de gens aussi différents et semblables? Il suffit de regarder la vieille inimité tacite entre Dériviens et Trogliens pour se rendre compte que le mépris de la différence est inscrit dans l'instinct de l'espèce humaine. Même entre les diverses peuplades Dériviennes, les conflits font rage, et le racisme, bien que condamné par la Charte Universelle des Gens Civilisés, est omniprésent. Vivez donc à Zeppelin, décidez de vous installer dans une autre cité-état, même pas forcément lointaine, comme Rodr, et voyez si les passants ne se mettent pas à vous éviter dans la rue: Votre visage, vos habitudes, vos vêtements, porteront la marque d'une autre cité. A noter qu'il n'est pas nécessaire de voyager pour être victime de sa différence, particulièrement à Zeppelin qui est connu pour sa violence envers les "rebuts" de sa société.
Tzabaztha-Eugènie De Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.

Les De Baspin étaient une des plus vieilles familles nobles de Zeppelin. Baspin avait longtemps été une ville relativement prospère sous leur juridiction, et maintenant que Bourg-Zeppelin s'étendait jusqu'en bas du mont éponyme, elle s'y fondait peu à peu. Cela faisait une dizaine d'années, et autant de temps depuis que Baspin avait adopté un régime démocratique. Ce n'était pas un hasard. Zeppelin avait toujours été le symbole du progrès. Maintenant, Baspin avait un maire, des conseillers assortis, et deux places honorifiques au conseil municipal pour Tzabaztha-Eugènie De Baspin et son frère Mercure-Phillipin-André. De la dame du manoir, Andréa-Mirabelle, il n'était point question. Elle avait assez mal vécu les changements politiques de la ville, et, morose, sortait de moins en moins. Par contre, on lui devait le droit de vote pour les femmes. Elle avait surpris tout le monde quand elle s'était avancée sur l'estrade, le jour du changement de régime, pour défendre avec ferveur et logique celles de son sexe. Si Baspin se voulait démocratique, il lui était formellement interdit d'ignorer la moitié de la population.
Elle avait tendance à bouder sa belle-fille et son fils, ces derniers temps, mais Mercure mettait cela sur le compte de son âge (qui n'allait pas en s'améliorant). Pourtant, à cinquante ans, Andréa-Mirabelle, veuve de feu messire Eugène-Phillipe, n'avait rien d'une vieillarde grognarde et décatie. Elle avait su garder une ligne et un maintien princiers, et portait ses robes avec bien plus d'élégance que la jeune Tzabaztha. Andréa était une femme de grande taille, aux longs cheveux noirs nattés dans le dos et aux yeux sombres. Elle avait offert à son fils sa peau d'un caramel aussi appétissant qu'une pâtisserie sucrée, et sa constitution solide.
Ce n'était pas de trop, se plaisait-elle à répéter, parce qu'il fallait bien quelqu'un pour compenser la santé défaillante de sa belle-fille Tzabaztha, qui s'enrhumait trois fois par jour et attrapait des coups de soleil à une vitesse phénoménale. Ses relations avec la sa belle-fille n'étaient pas ce qu'on pouvait appeler tendues: après tout, Andréa était arrivée dans la vie de Tzabaztha peu de temps après sa naissance.
Tzabaztha l'Aînée, mère de la Jeune, était morte en couches en même temps que l'une des jumelles qu'elle portait, et elle avait cédé à son enfant survivante sa fragilité. Andréa était comme la mère de la jeune femme. Mais sur bien des plans, elles s'opposaient. Tzabaztha aurait pu être l'archétype de la jeune fille délicate et fragile comme un bouton de rose. Fragile, elle l'était, délicate, cela restait à prouver.
Tza avait la langue aussi bien pendue que l'était un voleur récidiviste sur la Place Maraîchère, et un sacré panel de jurons à son service. Les garçons d'écurie avaient une certaine tendance à la fuir, parce qu'elle leur était supérieure en ce domaine. Elle avait étudié la zoologie. Tout un tas de noms d'oiseaux, pas forcément méchants mais toujours impressionnants, traînaient dans son cerveau. La plupart des gens, dans le doute, prenaient un air affreusement choqué quand elle les traitait de "tardigrade microcéphale"


Trogle et Dérive sont deux contrées aux relations uniques. L'araignée Troglienne, souterraine, étend ses pattes presque jusqu'aux confins de notre continent, et est reliée à presque toutes les villes de la surface par un réseau métropolitain d'une grande efficacité. Trogle, à la différence de Dérive qui n'est qu'un amas de cités-états sans vrais liens entre elles, est un royaume aux rouages huilés, gouverné depuis trois siècle par la dynastie des Q'e. L'unité du royaume de Trogle lui permet une organisation sans faille, et c'est pourquoi le peuple Troglien nous est nettement supérieur en terme de transport et de commerce. Toutefois, Trogle commence à connaître des dissidences: longtemps les Q'e ont incité leur peuple à s'enrichir de l'expérience de la surface, et beaucoup en sont revenus des idées de démocratie plein la tête. S'il est vrai que certaines de nos cités-états sont encore des duchés, la plupart des villes de Dérive sont à présent gouvernées par un Conseil, dont la forme et la composition peuvent varier, au même titre que la légitimité de leurs pouvoirs. Des rumeurs parlent d'une ville déjà soulevée, au sein même de Trogle, mais la reine Pazchan s'est refusée formellement à toute déclaration publique.[...] Une révolution Troglienne pourrait avoir des conséquences sans précédent sur la vie des peuples de la surface.

Andréa-Mirabelle De Baspin, la politique Troglienne expliquée à mon fils.

Mercure bondit en avant, un air féroce sur son visage encore juvénile. Son adversaire n'avait pas une seule chance. Il s'écroula sous le poids du jeune noble, qui, combattant comme un lion, eut tôt fait de mettre à mal sa coiffure ordonnée. Cris de protestation. Après un moment d'hésitation, un sourire illumina le visage de Mercure, et ses yeux clairs pétillèrent. Il entreprit de chatouiller mortellement sa victime, qui se mit à hurler de rire, se tortillant dans tous les sens sur l'herbe verte.
Samian n'avait pas un rire très mélodieux, et, après une boutade à ce sujet, Mercure le relâcha. Les deux adolescents se relevèrent, se regardèrent l'air grave, et rirent de nouveau, se soutenant mutuellement pour ne pas tomber à la renverse. De loin, on aurait pu les croire ivres. Le petit noble et son garçon d'écurie traversèrent la pelouse, riant toujours bêtement.

Tzabaztha posa la main sur la vitre. Ils étaient un peu idiots. Elle soupira. Que jeunesse se passe. La sienne était passée tellement rapidement qu'elle n'avait pas eu le temps de la voir, et elle n'avait que vingt-deux ans! D'enfant hâve et alitée, elle était passée à adulte fébrile et maladive. Pas de grande différence entre les deux. Un peu plus d'autonomie, peut-être. Mais elle conservait un corps sans âge, petit, maigrelet, toujours souffrant, plus pâle et froid qu'un marbre, agité de tremblements perpétuels. Sa respiration était sifflante, sa voix rauque et éteinte, ses yeux plus rouges que bleus, toujours cernés d'un noir violacé et agrandis plus que de raisons par ses lunettes aux verres épais.
Elle avait l'air d'une chouette géante, une dame-blanche qu'on aurait déplumée et nourrie avec un yaourt par semaine. Sans elles, son visage était plus présentable, bien que vieilli avant l'âge. Ses traits étaient banals, certes, mais on pouvait trouver de l'attrait à la coloration porcelaine de sa peau. Elle avait de jolis yeux myosotis, un des rares héritage de son père, les mêmes que son demi-frère. Ils pleuraient perpétuellement. Les gens y voyaient volontiers le reflet des malheurs d'une enfant accablée par sa santé défaillante. Mais vraiment, ce n'était qu'un @#%! de problème de @#%! de pollen! Son corps, elle avait appris à vivre avec. Son budget annuel de mouchoirs aurait pu faire vivre tout un village.
Et elle était un génie. Elle le savait. Tout le monde le savait. Elle avait étudié auprès de beaucoup de professeurs divers et variés. Tous s'accordaient sur un point: sa mémoire était parfaite. Et elle était devenue une encyclopédie sur pattes. Malgré cela, elle était incapable de partager. Mercure ne comprenait pas. Il la croyait égoïste. Dispensée des cours d'équitation, d'escrime, désertant les cours de maintien, elle avait pu profiter de tout ce que la science avait à lui offrir, et elle ne pouvait pas partager avec son petit frère! Mais comprendrait-il seulement? Ce n'était pas seulement une question de paraître intelligente en société, et fabriquer des gadgets à tour de bras. Il y avait quelque chose qui venait avec la connaissance. Une paix, un douce tranquillité, un bain où s'abîmer et oublier son asthme, un havre mental où elle pouvait refaire le monde avec de simples calculs.
Et pallier à ses déficience. Elle jeta un regard tendre au bras-machin-à-force-bidullique, posé sagement au pied d'un rideau de sa chambre. C'était une petite merveille, du moins l'estimait-elle. Lorsqu'elle portait cet amalgame complexe de ressorts, de petites poulies et d'engrenages, elle était une autre femme. En tout cas, elle était capable de donner des claques sacrément douloureuse. Le bras comprenait le moindre de ses gestes, et il ajoutait la force qui lui manquait désespérément.
En tout cas, cela ne l'aiderait pas pour ce qu'elle avait à faire pour le moment. Elle jeta un dernier coup d'œil par la fenêtre. Mercure et Samian avaient visiblement entrepris une ballade à cheval, elle venait de les voir sortir Va-vite et Doux-pas des écuries, à l'Est du manoir. La chambre de Tzabaztha se trouvait à peu près au centre du deuxième étage, et tout le mur Est, qui donnait sur le parc, était une baie vitrée.
D'ici, elle voyait tout, et même, au loin, la belle Baspin, et sa forêt qui reculait inexorablement devant l'avancée des industries. Baspin finirait par être Basrien. Tza admirait le progrès, mais il avait tendance à se montrer... Dévorant. Oh, bien sûr, cette forêt l'avait toujours rendue malade: l'odeur trop forte de la résine la faisait tourner de l'oeil. Mais tout de même. Si tous les arbres finissaient comme combustible pour le cheval de fer dont les rails, gracieux élan métallisé, s'élançaient à travers l'horizon, la ville de son enfance risquait de se corrompre. Il fut un temps, Baspin avait abrité plus de chasseurs que d'ouvriers. Mais elle avait à peine connu cette époque parce que, confinée dans sa chambre avec n cataplasmes un peu partout, elle l'avait passée à étudier dans des livres.

Lasse, Tza jeta un coup d'œil désespéré à son bureau, et à la lettre étalée en son centre. Un fiancé. Et il fallait lui répondre. La jeune femme se demandait sérieusement ce qu'elle devait écrire. Les mots doux n'étaient pas son fort, et elle doutait de le voir intéressé par ses projets en cours (une baignoire auto-nettoyante, une robe à propulsion et un passe-partout universel). Pfff! Un fiancé! Est-ce-qu'elle avait besoin d'un fiancé? Bon, oui, peut-être. Les finances des De Baspin étaient au plus bas, c'était vrai, et l'homme qu'on lui avait attribué était de la riche bourgeoisie. Sa belle-mère avait vendu sa main. Très bien, si cela lui chantait! Mais il aurait à perdre, ce... (Elle se pencha de nouveau sur la lettre qu'il lui avait écrite. Il avait une jolie écriture, en tout cas, mais un style déplorable et maladroit. Elle n'avait même pas pris la peine de relever son nom.) Hugues. Hugues Callist. Curieux. C'était un Troglien, pourtant, elle le savait, mais il avait un nom de Dérivien, comme elle. Sa famille devait être installée à la surface de Dérive depuis relativement longtemps. Elle se sentit déçue. Elle qui ne voyagerait jamais, elle perdait une occasion de plus d'en apprendre sur la culture Troglienne. Le peuple des profondeurs la fascinait, et elle allait se retrouver avec une espèce de mannequin qui avait tout perdu des traditions de ses ancêtres. Les Trogliens qui remontaient faisaient des efforts d'adaptation immenses, et désiraient plus que tout se fondre dans la masse. Bien souvent, ils étaient des artisans hors pair, mais les Dériviens, et encore plus dans les alentours de Zeppelin, faisaient toujours preuve d'une haine raciste à peine croyable à leur égard. Il pouvait s'agir de jalousie, mais le plus souvent, c'était leur apparence exotique qui était moquée.



A monsieur Hughes Callist, 3 rue des Orfèvres, Centre-Zeppelin.
Monsieur,
J'ai bien reçu votre lettre, ainsi que votre bague de fiançailles, très jolie au demeurant et ne ternissant en nulle manière la réputation de votre maison. Il semblerait que nous soyons à présent liés, grâce soit rendue à nos parents respectifs. J'ose espérer que vous ne placez pas d'attentes en ma personne: Pour moi il est clair qu'il ne s'agit que d'un mariage d'intérêt. Un titre noble à apposer sur ses bijoux pour votre clan, un gain d'argent pour le mien, et c'est tout. Vous avez entendu parler de moi, j'imagine. Je suis une scientifique et je ne supporterai pas le poids d'un mari perpétuellement sur mon dos: aussi, si c'est une épouse affectueuse, aimable et obéissante que vous cherchez, passez votre chemin car je ne nous considèrerai que comme associés perpétuels. Mes recherches ne sauraient souffrir au profit d'un époux. En échange, liberté totale vous sera accordée sur mon domaine et l'utilisation de mon nom. J'ai un frère de votre âge, désœuvré, je vous prie d'en toucher un mot à vos parents. Il est peut-être un peu tard pour le placer en apprentissage, mais, derrière ses airs de gamin impossible, il apprend vite et n'a pas peur de travailler. Vous aurez à disposition notre cheptel équin et canin, de très bonnes lignées, mais le manoir restera la possession de ma mère jusqu'à sa disparition, après quoi il appartiendra, et ce de manière égale, à mon frère Mercure, à vous et à moi.
Je vous invite également chez nous aussitôt que vous le pourrez: vous connaissez l'emplacement du manoir, j'imagine, et, alitée, j'y demeure en permanence. S'il s'avère que vous êtes un gros porc prétentieux, sachez que ma mère se fera un plaisir de vous renvoyer et d'annuler notre engagement. Elle est traditionaliste, mais pas stupide au point de vouloir un gendre vain et abruti. Bien à vous, mon ami,
Tzabaztha-Eugènie De Baspin.

Hugues se gratta le crâne, perplexe. Elle lui avait envoyé l'équivalent d'un contrat, assorti d'insultes. Il ne savait qu'en penser. Il imaginait sans peine la frustration de la jeune femme, qu'on disait très attachée à son indépendance et à l'esprit tellement brillant qu'elle faisait grincer les dents de bien des pairs masculins, mais avait-elle vraiment eu besoin de l'agresser comme cela? Il n'avait rien demandé non plus!
Il s'était efforcé, dans sa première lettre, de se montrer courtois. Ses parents voulaient un héritier. Pour sa part, à dix-sept ans, Hugues s'estimait trop jeune, mais quand parlait le couple Callist, il n'y avait pas de place pour la discussion. Qu'est-ce-que cette fille à papa orgueilleuse croyait? Qu'il tenait absolument à épouser une inconnue? Elle avait cinq ans de plus que lui, et, disait-on, une apparence repoussante. Les murmures allaient bon train quand à son excentricité, et certains la pensaient même folle.
Le jeune homme s'étira et bâilla. Il n'avait rien à faire. La boutique fonctionnait très bien toute seule: seule la crème de la crème était engagée comme apprentis, et il n'y avait pas de risque de vol. Leur maison était Troglienne, et il ignorait totalement si cela la servait ou la desservait. Les Zeppelinans étaient affreusement racistes, c'était vrai, mais d'autre part, tout le monde savait que son peuple possédait un talent artistique prononcé. C'était dans la culture. Il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire dans les villes souterraines.
Hugues se releva. Il était de taille relativement petite, et habillé d'une tunique vert tendre sur un pantalon plus foncé. C'était là des vêtements modestes, sans trop d'apparats, mais d'excellente coupe et dans un tissu de qualité. Il portait aux doigts quelques bagues de bon goût, et au cou un médaillon gravé d'un chat enroulé sur lui-même, le symbole de la bijouterie.
Hugues avait la peau cendrée de ceux de son peuple, des yeux gris et étirés, un visage tout en pointes et longueur, atypique sans être désagréable. Son oreille était décorée d'un demi-anneau, et ses cheveux noirs étirés et nattés en arrière pour lui dégager le front.
Il traversa l'atelier, où quelques employés étaient occupés à graver avec soin des bijoux, puis la boutique. Saluant d'un geste pressé la vendeuse enjouée et potelée qu'il savait avoir un faible pour lui, il sortit de la boutique.
Le calme de la bijouterie fit rapidement place au bruit assourdissant de la ville, et ses oreilles se mirent à siffler. Quelques passants lui jetèrent des regard à peine intéressés. La rue des orfèvre était plus métissée que le reste de la ville, comme les autres rues marchandes. Il respira un grand coup, sentit l'odeur de fumée si particulière à Zeppelin lui envahir le nez et se mit à tousser. Quelques fois, il regrettait que la rue des parfumeurs ne fut pas plus proche de celle des orfèvres. Tzabaztha disait dans sa lettre qu'il pouvait venir n'importe quand. C'était parfait. Elle ne s'attendait sûrement pas à le voir quelques heures à peine après avoir envoyé son coursier.
Hugues eut un sourire, et entreprit le long trajet de descente du Mont-Zeppelin jusqu'à Baspin.


Ma santé fragile m'a toujours empêchée de pratiquer la moindre activité sportive, équitation comprise. Pourtant, j'aime beaucoup les chevaux, et c'est sûrement un de mes regrets les plus amers. Mais la présence de ces nobles bêtes a tendance à me donner des plaques rouges. Ce qui n'est pas le cas de mon demi-frère, un entêté qui a pratiquement passé sa vie à traîner avec les garçons d'écurie. Ce qui ne veut pas dire qu'il est bon en équitation. Il est juste très, très, très obstiné.
Tzabaztha

Samian donna du talon à Doux-Pas, qui, malgré leurs noms respectifs, rattrapa aisément Va-Vite. Mercure eut un rire chaleureux qu'un hoquet coupa. Son imprudente monture, furieuse d'être rattrapée, avait accéléré et venait de trébucher sur une bûche. Le nobliau fit un vol plané qui, fort heureusement, se termina sur l'herbe. La chute lui avait cependant coupé le souffle, et, quand Samian lui demanda si ça allait, il ne put répondre. Il attendit de reprendre son souffle, et gémit, le dos douloureux:
"-Samiaaaan... Rattrape-laaaa!"
Va-vite en avait effectivement profité pour sauter une barrière et aller se régaler de luzerne dans le champ voisin. La jument regardait les deux jeunes homme d'un air placide, tout en mastiquant avec appétit sa bouchée d'herbe, mais Mercure aurait juré qu'elle lui aurait tiré la langue si elle l'avait pu. Samian leva les yeux au ciel.Malgré l'amitié qui liait les deux garçons depuis leur enfance, il ne risquait pas d'oublier qu'il était le garçon d'écurie. Mercure montait de façon désordonnée. D'accord, Va-vite était une jument plutôt caractérielle, mais il continuait d'estimer que s'ils avaient inversé leurs montures, il n'y aurait pas eu de problème. Las. Mercure était impossible à raisonner! Moins bizarre que sa sœur, collée à sa vitre à longueur de journée, mais aussi têtu. Samian s'approcha doucement de Va-vite, qui recula d'un pas.
"-Ma belle..."
La jument recula de nouveau, sans cesser de mâcher sa précieuse luzerne. Samian soupira et sortit un trognon de pomme de sa poche. Va-vite parut nettement plus intéressée.

Posté par Zyl d Aeryel à 21:18 - Récit: Tzabaztha - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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