14 juillet 2009
Tzabaztha chapitre7: Douloureuse aube
Chapitre 7: Douloureuse aube
Grand-carcère
est la prison de Zeppelin. Par le passé, les criminels de Baspin
étaient transférés à Tours-de-fer, une ancienne raffinerie où ils
étaient bien souvent condamnés aux travaux forcés. De nos jours,
Tours-de-fer a été rasée et à la place s'élève une "école" pour enfants
difficiles, dont on ne dit pas que du bien. La fonction globale reste
donc la même, seuls les bâtiments et l'âge des locataires changent. A
présent que Baspin et Zeppelin sont en cours de fusion, les bagnards
sont directement envoyés à Grand-carcère, qui, d'après une enquête
parue dans L'aiguille du Pin, possède les conditions de détention les
plus déplorables de toutes les villes Nord-Dériviennes. Cet article
interrogeait notamment un ancien détenu emprisonné pour vol, qui
faisait état de traitements dégradants, de cellules sales et
surpeuplées, de manque d'alimentation et de gardes ou débordés ou fort
peu professionnels. Ma place au sein du conseil municipal m'ayant
permis d'accéder aux registres, j'ai moi-même fait un bien triste
constat à propos de Grand-carcère: un quart des prisonniers qui y
entrent pour une durée déterminée en sortent les pieds devant, et je ne
parle même pas des condamnés à perpétuité. Ces hommes ont commis des
crimes, certes, mais pour moi comme pour d'autre, la prison devrait
être une mesure autant rééducative que punitive. Une fois leur peine
purgée, que penseront-ils d'une société qui, à grands coups de taloche,
leur a expliqué qu'ils n'avaient plus du tout leur place en son sein?
Croyez-vous vraiment que c'est ainsi qu'on décourage la récidive?
Pensez-y, et même si leurs crimes vous inspirent une haine qui peut se
montrer légitime, réfléchissez. Il n'existe point de monde bipolaire,
seulement des êtres humains avec leurs vices, leurs faiblesses et leurs
folies -mais leurs qualités aussi.
Tract anonyme distribuée dans les rues (imputé, mais sans certitude, à
Tzabaztha-Eugénie de Baspin). La réponse de monsieur Ferrand, actuel
directeur des prisons de Grand-carcère, s'est faite le jour suivant, en
première page de l'Aiguille du Pin, et expliquait avec un certain
agacement que c'était bien gentil à vous de critiquer, mais qu'il
aurait bien voulu vous y voir, vous, à diriger quelque chose qui
menaçait en permanence d'exploser tout en faisant avec le budget
ridiculement petit alloué au secteur.
Le moins qu'on puisse dire, c'était que le réveil d'Hugues fut un des
plus désagréable qu'il eut jamais connus (y compris la fois où sa
grande-tante lui avait balancé son bol de porridge sur le visage parce
qu'il était "encore en train de feignasser, fils d'imbéciles, je ne
sais pas ce qui me retient de coller une mandale à tes abrutis de
parents").
D'abord à cause des fers. C'était un signe qui ne trompait pas. Quand
on se réveillait menotté jusqu'au sang, les mains dans le dos, il était
peu probable que le reste de la journée se montre agréable. Hugues
était en chien de fusil sur un dallage de pierre froide qu'il ne
connaissait pas. Son dos était douloureux, sa tête aussi. En fait,
songea-t-il avec amertume, faire l'inventaire des endroits qui ne
l'élançaient *pas* aurait été nettement plus rapide. Sa colonne
vertébrale était tellement tordue par son improbable position qu'il ne
parvint qu'à s'arracher un gémissement de douleur en essayant de lever
la tête pour inspecter son environnement. Hugues déplia les jambes,
lentement. Chacune de ses articulations lui faisait mal, et il lui
semblait que son genoux gauche ne répondait plus,
Hugues était à présent allongé dans une cellule tout sauf accueillante,
les bras dans le dos, avec une migraine qui menaçait de lui faire
exploser le crâne. A part ça, tout allait bien de son côté.
"-Morte?"
Le regard myosotis de Mercure, plongé dans celui, identique, de sa
sœur, était flou et larmoyant. Les cheveux ébouriffés, les yeux cernés,
la lèvre tremblante, le jeune homme avait pour l'heure perdu de sa
sauvage et énergique magnificence. Il vit sa sœur hésiter, mordiller
frénétiquement sa lèvre inférieure sans paraître s'en rendre compte.
Elle avait un air pitoyable. Les bouclettes de sa chevelure étaient
toujours dans un désordre innommable, mais elles pendouillaient
maintenant tristement des deux côtés de son visage bouffi par le
chagrin. Elle pouffa en retenant un sanglot. Mais un pâle sourire
naquit sur ses lèvres minces, gercées par ses mordillements incessants.
"-Officiellement..."
Mercure retint un hoquet de surprise. Sa sœur venait de se précipiter
avec maladresse, de se serrer contre lui avec toute la force de ses
bras rachitiques, la tête posée sur sa poitrine, l'inondant de larmes.
C'était tellement... Tellement peu Tzabazthien.
"-Officiellement... Morte."
Mercure n'avait vue Tzabaztha dans cet état qu'une seule fois. Et
ç'avait été à la mort de leur père. Et encore. Le comte s'était éteint
tranquillement, succombant en silence et dans son lit à la maladie qui
avait fait de lui une statue paralysée. Vers la fin, ses enfants en
étaient même venus à lui souhaiter la mort, tant il était visible que
la vie lui était pénible. Andréa... Était différente. Ils la croyaient
plus ou moins éternelle. Elle était de ces gens qui sont, tout
simplement. On ne l'imaginait pas mourir, et on imaginait encore moins
quelqu'un tenter de l'assassiner. Et pourtant...
Tzabaztha recula. Hors de l'étreinte de sa demi-sœur, Mercure parut
s'affaisser. Ils allaient avoir besoin de se soutenir. La jeune femme
essuya bravement ses larmes d'un revers de manche, et se tint droite,
un peu trop même, en face de son frère. Elle lui débita d'un ton
monocorde la situation.
"-Officiellement... Hugues s'est introduit dans ses appartements
pour... L'assassiner. On l'a retrouvé évanoui près d'elle, des
griffures au visage. Et il y avait du sang sous les ongles de Mère, et
des traces rouges sur son coup. Vraisemblablement, le serpent a essayé
de l'étrangler. Elle... Elle suffoquait quand je l'ai trouvée. Elle n'a
pas passé la minute, petit frère... Je suis... Déso..."
Sa voix finit par s'étrangler. Elle n'avait aucun lien biologique avec
Andréa, mais l'avait toujours considéré comme sa maman plutôt que comme
sa belle-mère, la deuxième femme de son père. Ce devait être aussi dur
pour elle que pour lui, songea Mercure en une pensée sensée au milieu
du brouillard de chagrin qui embrumait son esprit. Tzabaztha était une
femme de science, Andréa une élégante jusqu'au bout des ongles,
pourtant il y avait toujours eu un lien entre les deux. Il avait
conscience d'être une partie de ce lien, une partie importante. Et s'il
n'avait pas existé? Tzabaztha pleurerait-elle autant? Le jeune homme
s'avança vers sa sœur, craignant qu'elle ne perde conscience. Il la
prit à son tour dans ses bras. S'il tremblait, ce n'était rien en
comparaison des spasmes qui agitaient le corps de Tzabaztha.
"-Il est... A Grand-carcère... Hugues... Maintenant..."
Pourquoi avait-il été retrouvé inconscient? Cela ne collait pas. Il
avait tué Andréa. La révélation de sa propre abomination pouvait-elle
faire perdre conscience? Il n'avait jamais vu cet homme. Andréa
n'aurait pas choisi un fou, mais avait-elle pu s'être trompée?
Et que faisait-il dans sa chambre à une heure aussi avancée de la nuit?
Mercure se refusait à l'imaginer. Et pourtant, il allait falloir tirer
tout cela au clair. L'intelligence de Tzabaztha lui aurait bien été
utile, mais la pauvre était tellement effondrée... Et ce n'était
sûrement pas la police qui allait l'aider. Bien que membre de la
municipalité, Mercure n'avait aucune confiance en elle. Il avait un
contact en son sein, et ses rapports faisaient souvent état de procédés
plus que douteux.
Tzabaztha, toujours perdue dans les bras immenses de son frère, ne vit
pas l'air furieux qui balaya les larmes du visage de celui-ci. Hugues
Callist. Cet homme allait payer.
Tzabaztha était sur le seuil. Qu'est-ce-qui l'empêchait d'entrer? Les
deux corps étaient parti: l'un reposait en prison, l'autre dans des
draps blancs. Tête haute, elle s'engouffra dans la chambre d'Andréa.
Elle était identique à son image nocturne, à cela près que le soleil
perçait entre les rideaux et que les lampes s'étaient éteintes
d'elles-même depuis longtemps. Les yeux rougis de Tzabaztha se
promenèrent sur la chambre. Semblable... Et différente. Qu'est-ce-qui
l'avait tant effrayée? Sa conscience lui souffla la réponse: la
présence d'Andréa et d'Hugues. Non. Elle repoussa cette idée. Il était
normal de ressentir un *petit* choc en voyant sa mère bavante et
assassinée dans son propre lit, et son fiancé à côté, mais ce n'était
pas de cela qu'il s'agissait. Elle avait perçu quelque chose dans la
pièce. Quelqu'un, Ursuline sûrement, avait entrouvert la fenêtre.
C'était quelque chose de singulier, parce que la tradition Dérivienne
voulait que soit laissée intacte la chambre d'un défunt, au moins
jusqu'à son enterrement. Et elle savait Ursuline un brin
superstitieuse.Tzabaztha effectua un retour arrière. Les fenêtres
étaient déjà ouvertes la nuit du meurtre. En fait, elle les avait vues,
cachées derrière les rideaux mais ouvertes quand même, laissant passer
un courant d'air froid dans la pièce. La jeune femme ne put que
remercier sa formidable mémoire. Nuls doutes qu'elle lui serait très
utile.
Il fallait quelqu'un pour enquêter sérieusement sur cette affaire. Elle
eut un pâle sourire. Elle ne pouvait faire confiance qu'à elle-même.
Pourquoi ces imbéciles de la police n'avaient-ils rien relevé? Elle les
savait corrompus.
Et elle, Tzabaztha, elle savait tout. Ou du moins, une grande partie du
tout. Et c'était de son devoir de faire la lumière sur cette affaire.
Mercure. Pauvre Mercure. De son côté, il allait penser la même chose.
Mais il n'avait pas été là. Il ne savait rien, sauf si... Ah!
Tzabaztha avait de très bonnes raisons de lui mentir. D'excellentes,
même. Mais cela lui brisait le cœur. Les larmes sur lesquelles il
s'était mépris tout à l'heure recommencèrent à dégringoler des yeux
bleus de la jeune femme. Il adorait sa mère. Ce n'était pas feint. Il
n'avait pas de mobile. Mais il avait les moyens, et l'occasion.
Elle ne pouvait avoir confiance en personne. Tzabaztha gratta la gorge
de sa belette, enroulée sur son épaule comme un petit serpent paresseux
et couvert de fourrure. C'était ridicule. Elle connaissait Mercure.
C'était encore un enfant. Elle rit avec amertume d'elle-même. Cinq ans
les séparait, si peu, et elle considérait encore le jeune homme comme
un "enfant".
Et dans quatre, il serai majeur. Quatre ans de "régence" qu'elle allait
devoir assurer, à la place de sa belle-mère disparue et de son
demi-frère trop jeune. Régence de quoi? Il n'y avait plus de comté. Il
y avait une ville, ses citoyens, son conseil. Mais il restait le
château, et toutes ces tâches absurdes qu'on cédait en général à ce qui
restait de la noblesse décorative, pour faire bien (comme
l'inauguration très solennelle de nouvelles toilettes publiques). Elle
n'était même pas certaine de se montrer meilleure que lui à la tâche.
Mais on attendait d'elle qu'elle prenne les choses en main, et,
secrètement, on s'attendait aussi à ce qu'elle échoue: tout le monde
connaissait la distraction de Tzabaztha et son manque d'intérêt pour
les choses immédiates. Oh, ils verraient. Tous ces serviteurs... Il
allait falloir en renvoyer. Ni Mercure ni elle n'avait franchement
besoin d'une dizaine de personnes à leur service seul.
L'attitude de la solide, la concrète Ursuline était suspecte également.
Elle était la première à avoir vu les corps, avant Tzabaztha même... Et
pendant qu'Andréa était toujours... "Vivante". Tzabaztha ne lui en
avait pas parlé. Elle ne s'enfuirait pas. Après tout, Tzabaztha était
la seule à avoir des raisons de la soupçonner.
Hugues. Il fallait qu'elle le voie. Elle doutait d'être admise à
Grand-Carcère, et encore moins pour visiter l'homme qu'on disait
l'assassin de sa mère. Mais elle devait le voir. Il détenait sûrement
des éléments importants, voire très importants. Elle sentait venir la
mort du jeune homme, qu'elle n'osait plus appeler "son fiancé", aussi
sûrement qu'elle sentait venir la pluie quand toutes ses articulations
lui faisaient mal. Les procès dans ce genre ne traînaient pas. Elle
était loin de s'en réjouir. Elle était fortement opposée à la peine de
mort, et même dans ce cas où tout le monde s'attendait à ce qu'elle
manifeste une haine tenace envers le jeune homme. Pourquoi la
voyaient-ils tous aussi effondrée? Elle était triste, en colère, nuls
doutes là-dessus, mais elle savait garder la tête froide. Personne ne
le comprenait. Et c'était tant mieux. Moins on se douterai de ses
soupçons, moins le meurtrier verrai le coup venir. Ils étaient tous
suspects: frère, serviteurs, fiancé, inconnus qui auraient pu
s'introduire nuitamment dans la chambre de sa mère...
Andréa. Pauvre Andréa. Étranglée, morte et bientôt enterrée... Il aurait mieux fallu qu'elle l'ait réellement été.
Car le poison de son meurtrier l'avait condamnée à un sort pire que la mort aux yeux de Tzabaztha: la folie.
07 juillet 2009
Tzabaztha chapitre 6: Concerto pour une agonisante
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
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Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
L'angoisse
de la mort est tout à fait humaine. Je dirais même qu'un homme ou une
femme ne craignant nul poignard ou poison, ou feu ou révolution, est à
éviter comme la peste. La religion, surtout, dans notre contrée, celle
d'Aur qui promet réincarnation aux "bons" (qui ne sont, comme c'est
pratique, que les Aurites) offre un abri aux esprits trop faibles pour
ériger leurs propres murailles. Ma muraille à moi, c'est la science, et
je m'y perds de toute mon âme parce que mon corps dépérit depuis ma
naissance. J'ai peur de la mort. Ce mystique convaincu, ce
révolutionnaire, eux aussi en ont peur. Même ce fou furieux qui se
projette sur les baïonnettes ennemis en a peur. Tous ne le savent pas,
et beaucoup érigent, comme moi, leurs propres remparts: idéaux,
sentiments... Tout cela repose sur le pouvoir de persuasion que l'on a
sur soi-même: la tromperie de son propre esprit est une chose délicate,
cependant beaucoup la pratiquent de manière inconsciente. S'obliger
sciemment à oublier la mort, ou à s'y précipiter sans but avoué est
beaucoup plus dur. En fait, sauf dans les cas de folie grave, je ne
pense pas que ce soit réellement possible.
Tzabaztha-Eugènie De Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.
Et ils rêvèrent beaucoup...
Tzabaztha secoua sa chevelure désordonnée. Elle était très fatiguée
physiquement, mais toujours en pleine forme morale, et ne voyait pas
l'intérêt d'aller se coucher puisqu'il n'était, d'après l'horloge de sa
chambre, qu'une heure du matin, et qu'elle était encore loin d'être
satisfaite de ses bottines à réaction. Elle se gratta le crâne. Il y
avait un problème de vapeur. Il y avait toujours un problème de vapeur,
dans la plupart de ses inventions. Tzabaztha tira la jambe hors de son
bain de pied glacé. Elle en serait bonne pour des orteils écarlates et
un brin douloureux pour quelques jours.
Elle avait des pieds assez réglementaires: cinq orteils à chacun, et
même s'ils étaient un peu trop tournés vers l'intérieur et qu'ils la
faisaient marcher d'un pas erratique, ils paraissaient moins...
Maladifs? que le reste de son anatomie. Bon, d'accord, ses chevilles
avaient la particularité de se fouler en toute occasion.
Tzabaztha retira ses pieds menus du baquet d'eau glacée, se saisit
d'une serviette de tissu bleu particulièrement fatigué sur une table
proche et entreprit de les sécher avec délicatesse.
Des cris de femme, étranglés, désespérés, fous même, retentirent dans tout le bâtiment.
Reconnaître la voix de contralto d'Andréa n'était pas bien dur, même
dans ces hurlements désordonnés entrecoupés de glapissements plus aigus
et de râles rauques.
Tzabaztha sauta sur ses pieds nus, et le poids de la fatigue qui tomba
soudainement sur ses épaules ne put l'arrêter dans son élan. Elle se
mit à sautiller, orteils à l'air sur le froid plancher, ses jupons et
jupes voletant autour d'elle comme autant de papillons retraités et
arthritiques.
Ces cris... Si elle n'avait su reconnaître la voix de sa belle-mère,
elle aurait juré que quelqu'un égorgeait un cochon dans le grand hall.
Ou plutôt qu'on égorgeait une portée de porcelets munis de porte-voix,
sous les yeux de leur mère elle-même cantatrice d'opéra. Ils
résonnaient dans le manoir, sinistres, sans fin, avatars d'une douleur
inhumaine,
On assassinait l'ex-comtesse.
Des mots qui avait du sens séparément, mais mis ensemble...
Tzabaztha trébucha. Pesta.
Non, effectivement, cela n'avait pas de sens.
Mauvais couloir. Oh, comme ils se ressemblaient tous!
On n'assassinait pas Andréa-Mirabelle de Basbin.
Et pourtant, c'était sa voix, sa chambre.
Ce n'était pas... Protocolaire.
Un train mou et en colère percuta Tzabaztha de plein fouet. Il sentait
très fort l'eau-de-vie bon marché. Ursuline. Elle braillait, pleurait.
Elle aussi avait entendu les cris. Tzabaztha ne l'avait jamais vue dans
cet état. Elle paraissait... Ivre. La jeune fille fut désorientée par
la collision.
"Où..."
Ursuline était partie. Tzabaztha se releva, vacillante et choquée.
C'était un de ces moments au cœur de la nuit, irréel, ou on ne prêtait
plus aucune attention à la petite malade qui jouait avec la science
pour tromper son ennui.
C'était un de ces moments où on pouvait voir Andréa-la-parfaite se
mettre à hurler comme une démente, où on décidait d'assassiner
quelqu'un qui ne pouvait pas mourir parce que ce n'était pas
*convenable* de mourir assassinée, où Ursuline perdait toute résistance
au poison alcoolisé qui était comme son deuxième sang, et où Tzabaztha
pleurait à chaudes larmes d'enfant parce qu'on l'avait renversée sans
lui prêter attention, parce qu'on avait fait d'elle un simple obstacle
sur la voie qu'on voulait emprunter...
Tzabaztha se fustigea, se maudit. On tuait sa mère, et c'était pour
elle-même qu'elle pleurait, alors qu'elle ne se le permettait jamais.
Mais les larmes ne cessèrent pas de couler, et elle reprit sa route en
hoquetant, trottinant, boiteuse, jusqu'à la chambre d'Andréa. Solo des
battements erratiques de son cœur...
Plus de cris.
Plus de cris!
Plus de cette mélodie désespérée, cette chanson d'agonie: les dernières
notes s'étaient jouées alors que démarrait la symphonie des sanglots de
la jeune femme.
Porte fermée.
Porte fermée? Non, pourtant. Mais la main de Tzabaztha était
tremblante, la poignée était immuables, et la porte lourde, si lourde,
les charnières dures, si dures...
Il y avait cette pièce, qu'elle connaissait à peine. Le sanctuaire
d'Andréa. Tout comme sa belle-mère ne se permettait pas d'entrer dans
la chambre de Tzabaztha, cette dernière évitait soigneusement de
troubler l'intimité de l'ex-comtesse. Là, bien sûr, c'était différent,
puisqu'on l'avait assassinée, son précieux protocole était mort avec
elle. mais la jeune femme ne put s'empêcher de reculer, jusqu'à heurter
du dos l'autre côté du couloir. Elle s'était attendue à une pièce
obscure, à un corps tordu, souillé de sang, au milieu de tentures
lacérées.
Les lanternes murales étaient toutes allumées, et projetaient une
flamme qui eut presque pu paraître paisible sur le boudoir. Bureau:
encrier, plume, cire à cacheter, lampe à pétrole, le tout rangé de
manière si parfaite que c'en était exaspérant. Un moustique tournoyait
autour d'une des lanternes, et son bourdonnement assourdissait la jeune
femme, à la respiration toujours entrecoupée de hoquets. Il y avait des
rubans, une robe posée sur un fauteuil garni de velours, des armoires
d'acajou élégant, pleines de monstres, des tiroirs soigneusement fermés
qui ne contenaient, elle en était sûre, que poisons et dagues. Une
étagère pleine de livres aux couvertures de cuir fines et colorées, qui
à la lumière des lanternes malicieuses prenaient l'apparence de
manuscrits interdits.
Un décor de théâtre. La farce muée en drame. Oh, comme le procédé était
désagréable! Comme il était cruel de se rendre compte qu'on ne
connaissait pas son texte, que le metteur en scène était mort et que
les acteurs s'entre-déchiraient!
Déjà l'acte II! Déjà! Scène I...
Elle savait que c'était exactement ce à quoi devait ressembler le
boudoir de sa mère. Impeccable jusqu'au dernier recoin. Rien n'avait
été touché, et pourtant, il y avait une impression de faux, de
déplacement.
Peut-être à cause du corps d'Andréa si délicatement bordé, qui, l'écume
aux lèvres, les yeux grands ouverts et hagards, n'avaient même pas eu
la force de se tirer de ses draps.
Peut-être à cause de celui, évanoui, d'Hugues, ses yeux gris
pareillement ouverts, qui fixait le plafond avec une terreur que
l'inconscience ne parvenait pas à effacer.
Peut-être à cause du hoquet choqué qui s'échappa d'entre les lèvres
d'Andréa, et de la bulle de salive grisâtre qui éclata à la commissure
de celles-ci.
Oh oui. Peut-être bien.
30 juin 2009
Tzabaztha chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
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Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Je
n'ai jamais eu beaucoup d'amis. Mes parents, que je préfère qualifier
de "sur-manipulateurs" plutôt que de "sur-protecteurs", ne me l'ont
jamais permis. Mon cercle s'est souvent restreint aux employés de la
bijouterie, aux apprentis avec lesquels j'ai appris la gravure, la
ciselure, la forge et l'estimation. J'ai été élevé pour l'utile, non
pour l'agréable. Je suis allée dans de bonnes écoles privées, bien
Zeppelinannes, et je n'y ai rencontré que froideur de la part des
élèves et des professeurs. Les enfants bien éduqués ne jettent point de
pierres, mais se contentent de dédain, ce qui est, de mon point de vue,
bien pire. Si j'eus quelques amis durant ma jeunesse, ils furent trop
rares, et rapidement éloignés de moi. Je me sentais perpétuellement
seul. Ce serait mentir que de dire que mon enfance fut la période la
plus heureuse de mon existence. Au moins, à la bijouterie, j'ai su me
faire des amis. Même s'il y a une chose que ma proximité avec les
apprentis de mon âge n'a jamais pu effacer: mon statut de fils de
patrons... Et le leur d'employés.
Hugues
Vint le dîner: perdrix aux champignons finement arrosée du flot continu
de paroles de l'ex-comtesse, suivie d'une tarte à la rhubarbe saupoudré
de questions. Les oreilles d'Hugues bourdonnaient. Andréa lui donnait
envie de se tuer. Elle ne lui faisait pas du charme. On ne pouvait pas
dire cela comme ça. Il doutait de réellement intéresser la noble pour
autre chose que l'argent de ses parents.
Mais elle essayait, pour il ne savait quelle raison, de mettre son âme
à nue, de l'écorcher, de lui soutirer tout ce qui pouvait l'être. Par
devoir de belle-mère stéréotypée? Pour le plaisir? Pour s'assurer de sa
loyauté?
Il répondait machinalement. Il n'aurait pas dû, il le savait.
Surveiller sa langue, mentir par omission, pas trop mais suffisamment
pour ne pas être la merci de son interlocutrice, voilà ce qu'il aurait
dû faire. Bon sang, il ne connaissait cette femme que depuis quelques
heures!
Elle le troublait. Elle n'était pas vraiment belle, mais tout en elle
respirait la grâce. Elle avait un maintient impeccable, et paraissait
facilement une quinzaine d'années de moins que son âge véritable. Les
quelques rides qui sillonnaient sa peau brune ne faisaient que mieux
ressortir l'éclat de son sourire et la douceur trompeuse de ses yeux
sombres. Elle était une Dame.
Pauvre Tzabaztha! Elle n'aurait su tenir la comparaison. Alors que les
cheveux d'Andréa étaient impeccablement nattés dans son dos, Hugues se
rappelait ceux de sa fiancée comme une explosion de bouclettes
désordonnées, façon pissenlit à anglaises dynamitées.
Et d'un autre côté... Andréa était dotée d'un esprit vif et d'une
intelligence tranchante qui contrastaient nettement avec la géniale
folie de sa belle-fille. Elle n'avait aucune imagination. C'était
frappant, et effrayant aussi. C'était pourquoi, par d'habiles feintes
dignes d'un escrimeur (ivre), il évitait de croiser son regard. Il
*voyait* trop dans les yeux. Si Andréa savait disséquer une âme par la
parole, lui, il lui suffisait d'un regard, mais c'était au prix de sa
personnalité. Et il ne voulait surtout pas assimiler, même
momentanément, celle de la noble. Comme il maudissait sa mollesse! Il
était naïf, influençable, tout le monde en profitait, ses parents
gluants les premiers, et c'était comme si le fait d'en être
parfaitement conscient l'empêchait de changer.
"-Vous aimez la science? Ma fille en est folle. Oh, je sais, il y en a
qui disent qu'elle est folle tout court, mais je ne pense pas.
Tzabaztha est un génie. Elle n'aime pas partager son savoir
malheureusement...
-La science? Quelle science, ma dame? J'ai fait quelques études, sans
pouvoir me vanter d'affinités particulières avec ces matières.
-Toutes, et c'est bien là le problème. Elle passe de l'astronomie à la
médecine, sans transition. Elle a l'air de penser que tout est lié,
mais elle exagère. Elle fait de gros efforts pour comprendre le monde,
voyez-vous, mais la pauvre, cloîtrée dans sa chambre comme elle l'est,
elle ne peut pas confronter ses points de vue à des gens aussi
intelligents qu'elle. Mais vous avez l'air d'avoir l'esprit vif, je ne
serais pas étonnée que vous lui appreniez quelques petites choses."
Oh que si, elle en serait très, mais alors vraiment très, étonnée. Elle
avait une très haute estime de l'intelligence de sa fille, supérieure
même à la réalité. On avait les fiertés qu'on pouvait.
Hugues fut vexé de se rendre compte qu'elle le prenait pour un imbécile
inculte, mais comme elle le menait par le bout du nez, soupira t-il
intérieurement, elle n'avait peut-être pas tord.
"-Vous, Hugues, vous êtes un artiste. Normal pour un fils de joailler!
Personnellement, il m'arrive de m'adonner à la peinture, et Mercure est
tout à fait respectable au clavecin. C'est notre côté de la famille.
Tzabaztha n'est pas de mon sang, donc j'imagine que c'est de sa mère
qu'elle tient ses dons. A ce propos..."
Et ainsi de suite jusqu'à la fin du dîner. Lorsque Hugues se leva de
table, il était plus épuisé que s'il avait dû effectuer une dizaine de
fois le trajet boutique-manoir. Sa bouche était pâteuse, sa tête lourde
et ses paupières irritées par la chaleur de la pièce. Il demanda
poliment à la maîtresse de maison l'autorisation de se retirer. A
ndréa lui fit un sourire absolument charmant, et le précéda dans les
escaliers pour le guider à sa chambre. Ça, il était presque sûr que ça
n'était pas protocolaire du tout. La rampe d'escalier. Il se focalisait
sur la rampe d'escalier, et ses motifs de serpents marins, de dragons,
de sirènes, de sirènes, de sirènes, de sirènes... L'ex-comtesse sentait
fort le parfum. Ce n'était pas désagréable, parce qu'il s'agissait de
fragrances florales et non de musc, mais il ne pouvait s'empêcher de
percevoir une légère odeur de fumée en note de fond. Décidément, la
fumée le suivait partout. Ces derniers temps, son odeur imprégnait la
ville, et jusque sur cette élégante elle apposait son sceau métallique.
Tout était clair. Zeppelin finirait par brûler. Les soulèvements
n'étaient pour le moment que les balbutiements d'un gigantesque
incendie qui brûlerait tout et emporterait tout sur son passage, sans
considération pour le bien-fondé des revendication des uns ou des
autres, des mesquineries, des amitiés, des trahisons. Cela commençait
par la fumée des industries, et finirait par la cendre universelle, le
bouillon humain, le bal des cadavres carbonisés parmi lesquels
Andréa-Mirabelle de Baspin ne serai pas différente de la vieillarde aux
yeux noisette....
Hugues était morose. Cynique, même (cela résultait-il aussi de sa très
longue discussion avec Andréa? Cette fois, il en doutait). Il voulait
dormir.
Il eut l'impression d'être jeté dans la chambre qu'on lui avait
attribuée, même si c'était avec une révérence tout ce qu'il y avait de
plus gracieuse qu'Andréa congédia son hôte.
Silence. Pressentant des rêves agités mais n'ayant nulle envie de
veiller et s'épuiser pour en retarder inutilement la venue, Hugues
s'effondra tout habillé sur son lit, le menton dans l'oreiller et les
chaussures sur la couverture.
16 juin 2009
Tzabaztha chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
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Chapitre 3: Thé, suie et allergies
[...]Je
ne comprends pas vraiment les ambitions de mes parents. Je t'ai parlé
de leur projet de me lier à la noblesse, non? Et bien ça c'est fait,
encore plus rapidement que ce que je redoutais. On m'a fiancé à une
femme que je n'ai jamais vue, une certaine De Baspin. Et, comme de
juste, je n'ai pas eu mon mot à dire. On m'a dit qu'elle était plus
vieille que moi. Pas de beaucoup, mais suffisamment pour que nos
centres d'intérêt divergent. Oh, à quoi bon? Notre commerce est
prospère! Est-ce-qu'un "de" dans notre blason va changer grand-chose à
la manière avec laquelle le peuple nous considère? Nous sommes des
étrangers, c'est marqué sur notre chair, dans notre visage, notre peau
grise, et à Zeppelin plus qu'ailleurs on rira des efforts de mes
parents pour m'"intégrer". Ils m'étouffent, et heureusement que je t'ai
comme confident et dernier lien avec la terre de mes ancêtres. Je fais
le serment qu'un jour, je me libèrerai de ces entraves!
Malheureusement, telles que les choses sont parties, ce ne sera qu'à la
mort de mes parents, et je risque alors d'avoir une femme à nourrir.
Mais un jour, dussè-je la traîner dans nos souterrains, je te promets
que je verrai Trogle. [...]Affectueusement,
Ton Hugues (déprimé).
PS: Je joins à cette enveloppe de l'argent. Je t'en supplie, Azzq,
trouve-moi une jolie peinture de nos terres enfouies et envoie-la moi.
J'ai le mal d'un pays que je n'ai jamais vu...
Hugues Callist (lettre à un ami)
Andréa soupira avec délice en reposant sa tasse de thé sur le guéridon.
C'était une jolie tasse, la dernière de son service malheureusement, et
elle était ébréché. Les crises d'éternuements impromptues de Tzabaztha
coûtaient cher en vaisselle, sans compter la maladresse enthousiaste de
Mercure. A côté d'elle, Ursuline s'agitait et rangeait le salon avec
célérité et habitude. Le protocole voulait qu'elle évitât de le faire
en présence de la dame du château, mais Ursuline était aussi
imperméable au protocole qu'à l'eau. Elle carburait à l'eau-de-vie, et
pourtant on ne la voyait jamais ivre ou migraineuse. Tzabaztha avait un
jour déclaré avec amertume que la gouvernante aurait constitué un
magnifique sujet d'étude sur l'adaptabilité de l'organisme.
Pour l'heure, elle mettait de l'ordre dans une bibliothèque qu'on avait
dérangée, avec autant d'assurance que si elle était chez elle. Ce qui
était en partie le cas, pensa Andréa. Ursuline connaissait tout le
manoir, et y était depuis plus longtemps qu'Andréa.
Elle ne vivait pas ici, elle nettoyait, elle farfouillait, elle
connaissait les secrets et les recoins de l'imposant bâtiment.
L'ex-comtesse savait qu'Ursuline regrettait la lente décrépitude du
château. Ce n'était pas toujours perceptible: les pelouses étaient
entretenues, le sol briqué, les meubles cirés, mais le manoir devenait
peu à peu un havre d'ennui beaucoup trop grand pour ses résidents.
Elle songea même qu'on pourrait déplacer le quartier des serviteurs à
l'intérieur du bâtiment. Ils avaient tellement de pièces! A quoi bon
trois salles de bain pour trois résidents? A quoi bon une dizaine de
chambres? Mais Andréa était traditionaliste. Elle avait l'impression
que détruire ce qui restait de protocoles mettrait fin au sens de son
existence. Elle avait conscience de la stupidité de toute cela, mais
persistait. Tant qu'elle resterait en vie...
Elle entendit un toussotement étouffé et sursauta, en parfaite synchronisation avec Ursuline. Le toussotement reprit.
"Heu... Bonjour?"
Andréa soupira. La voix étouffé provenait du tube acoustique relié à la
porte d'entrée. Elle ne s'y était pas habituée. Mais Tza avait
longuement insisté sur la commodité de l'objet, soutenue par son frère
enthousiaste.
L'ex-comtesse s'approcha du tuyau d'où s'échappait la voix étouffée.
"Bonjour."
Silence.
"-Nous n'attendions pas de visiteur. Déclinez votre identité, mon ami.
-Callist, Hugues. Votre fille a...
-Ah. "
Andréa prit un ton plus joyeux. Cela allait peut-être la distraire.
Elle n'avait pas beaucoup vu son gendre. Les fiançailles s'étaient
organisées entre elle et les parents Callist, des gens très biens.
Le moment était venu de mettre l'heureux élu à l'épreuve. C'était
sûrement une idée de Tza. Il fallait intervenir avant elle, sinon elle
allait le soumettre à un interrogatoire en règle sur ses connaissances
en mécanique, en biologie ou elle ne savait trop quoi, et lui faire
peur.
"-Bienvenue, monsieur Callist! Ma fille ne m'avait pas avertie, la
sotte, j'imagine que vous êtes là sur son injonction. Je descends vous
ouvrir. Ursuline! Remettez une bouilloire à chauffer, je vous prie."
Ladite Ursuline grimaça. Elle ne comprenait pas comment la comtesse
pouvait se gorger de thé à longueur de journée. La gouvernante sortit
une petite bouteille d'eau-de-vie de mûre de son tablier, en but une
gorgée et descendit en direction des cuisines.
"-Comment vous portez-vous, monsieur Callist?"
Elle ne voulait vraiment pas savoir. Il avait une tête d'enterrement.
Il sentait la fumée des bas-quartiers, c'était inévitable au vu du
trajet qu'il avait dû emprunter, mais il n'y avait pas que cela. Les
petites tresses de sa coiffure étaient éparpillées sur son crâne, sa
peau était plus verte que grise et il avait l'air nauséeux.
"-Je suis légèrement fatigué.
-Asseyez-vous. Le trajet a dû être long!
-Plutôt."
Il avait un ton morose qui ne plaisait pas à Andréa. Assez d'une
Tzabaztha cynique dans la maison! La femme ne comprenait pas. Elle
l'avait déjà vu chez les Callist, et il paraissait alors heureux comme
un pinson.
Aur fasse qu'il ne fut pas de santé fragile! Ses parents n'avaient rien
dit à ce propos... Elle leur en voulut un moment. Et si celui-là et sa
belle-fille donnaient naissance à une créature encore plus souffreteuse
que Tza?
Andréa soutint Hugues, qui ne parut même pas s'en apercevoir, pour
l'asseoir sur un divan. Il parut reprendre soudainement ses esprits.
"-Excusez-moi. La traversée des bas-quartier est toujours éprouvante."
Elle se mit à le regarder de manière à la fois soupçonneuse et compatissante.
"-J'ose espérer que vous n'avez pas fait malencontre! Vous avez l'air de revenir de Ville-aux-morts!
-Non, ma Dame. Il y a que les gens là-bas sont particulièrement miséreux, et que cela m'affecte.
-Vous êtes un brave homme. Mais nous ne pouvons rien faire pour ces mendiants."
La morgue dans son ton fit se hérisser Hugues, encore sous le coup de
sa rencontre avec la vieille femme. Il évitait soigneusement de
regarder De Baspin dans les yeux.
Un silence s'installa, qui devint particulièrement gêné lorsque la voix
d'Ursuline chantant une chanson aux paroles douteuses, dans la cuisine,
se fit entendre. Fort heureusement, Tzabaztha choisit ce moment pour
entrer en scène, descendant les escaliers d'un pas boiteux. Elle
s'était foulée une cheville en prenant son bain.
Elle portait une robe pêche, sans corset parce qu'il n'y avait rien à
affiner et rien à mettre en valeur, et un ruban dans ses cheveux
châtains désordonnés. Portée par une autre, la robe aurait pu être
pleine d'un charme simple mais élégant. Mais elle s'empêtrait dans ses
jupes, dont l'ourlet aurait bien eu besoin d'être refait. C'était un
spectacle à la fois touchant et pitoyable que de la voir descendre les
escaliers ainsi. Visiblement, elle avait essayé de se faire belle. Elle
portait des lunettes qui lui dévoraient moins le visage que sa paire
habituelle.
Andréa fut prise d'un élan de gêne et de pitié pour sa fille. Mais
Hugues ne pouvait pas se permettre d'être trop exigeant. Tzabaztha
s'était habillée à la va-vite, elle avait dû oublier qu'il viendrait.
Et lui-même était dans un état douteux, avachi sur le divan.
Les regards des deux fiancés se croisèrent. La première chose qui vint
à l'esprit d'Hugues, c'était que cette créature famélique qu'on lui
présentait ne devait pas avoir plus de quatorze ans, et qu'elle avait
des yeux d'une taille abominable. Puis il rectifia sa pensée. Son petit
corps paraissait trop jeune pour son visage d'adulte, mais on l'avait
averti que c'était là la faute de la maladie mystérieuse qui la
consumait. Et son hypermétropie l'obligeait à porter des lunettes.
Tzabaztha se livra à une analyse plus poussée de son fiancé. Il avait
l'air épuisé. Elle savait vaguement que le trajet de sa boutique au
manoir n'était pas de toute repos, mais il aurait pu faire un effort!
Son visage, de coloration déjà terne par nature, était taché de suie.
Il avait de jolis yeux gris. Pour un orfèvre, il était étonnamment
dépourvu de bijoux. Elle ne voyait qu'un anneau scintillant à son
oreille. Bien. Au moins, il avait voulu éviter de trop lui rappeler les
raisons de leurs fiançailles. C'était suffisamment touchant et subtil
de sa part pour pouvoir être noté. Elle remarqua qu'il essayait de se
détourner du regard curieux qu'elle lui adressait. Ses yeux gris et
allongés flanchèrent devant son immense regard myosotis. Elle le vit
perdre volonté, et s'affaler encore un peu plus sur l'épaule d'Andréa,
chose que celle-ci évita avec tact de reprocher à son hôte.
"-Bonjour. Hugues, j'imagine?"
Il sursauta en entendant la voix rauque de Tzabaztha. Il s'était
attendu à une voix flûtée de gamine, ou peut-être à un chuchotement
discret, pas à ce grincement enroué.
"-Oui. Docteur De Baspin, je présume?"
C'était gentil de sa part de l'appeler ainsi, mais pas tout à fait
exact. Docteur, elle aurait pu l'être, et ce dans plusieurs domaines,
si elle n'avait eu cette incapacité chronique à rédiger des textes un
peu sérieux. Sans compter que les écoles dignes de ce nom étaient loin,
qu'elle ne supportait pas les voyages et qu'elles acceptaient rarement
les femmes.
"-Vous présumez un peu trop, mais je suis bien Tzabaztha, et apparemment nous sommes fiancés.
-Enchanté, mademoiselle."
Il bâilla de manière ostentatoire, faisant prendre à Andréa un air
totalement choqué. Tza acheva sa descente des escaliers, et fit un
geste de main agacé à l'adresse de sa mère trop protocolaire. Le jeune
homme était visiblement épuisé. Il rougit soudainement sous son masque
de suie, s'apercevant de l'inconvenance de sa conduite.
Elle s'avança jusqu'au divan avec un air digne, tenta de relever Hugues
pour le remettre dans une position plus correcte, puis s'agenouilla,
sortit un mouchoir propre du sac qui pendait sur son flanc, le trempa
dans la bouilloire que venait d'amener Ursuline, et entreprit de
nettoyer le visage du jeune homme avec une application teintée
d'agacement. On aurait dit une grande sœur débarbouillant son petit
frère qui avait abusé de la confiture, et ce fut trop pour Andréa qui
dut détourner le regard. Tzabaztha exagérait. Le visage d'Hugues
redevint rapidement rouge écrevisse, autant à cause de la température
de l'eau que de la familiarité de la jeune femme. Leurs deux visages
étaient proches, mais il ne lisait nul romantisme dans les yeux rougis
de la scientifique, seulement un énervement contenu. Quand à lui, il se
sentait particulièrement misérable. Il aurait dû attendre le retour de
ses parents, et une visite plus officielle. Qu'est-ce-qui l'avait pris?
Andréa évitait soigneusement de les regarder, servant le thé avec plus
de lenteur qu'il n'en fallait. Tzabaztha fourra son mouchoir sale dans
son sac avec un petit claquement de langue satisfait, se releva,
choisit un fauteuil et s'y installa.
"-Tzabaztha, où est votre frère?
-Parti il y a quelques heures faire un brin d'équitation pour profiter du soleil. "
Il y eut ensuite un dialogue de regards entre la mère et la fille,
qu'Hugues suivit et crut entendre aussi clairement que si elles avaient
parlé en hurlant. Il était parti avec son ami des écuries, encore. Ni
Tza ni Hugues n'étaient présentables, mais ce serait encore pire si
Mercure revenait maintenant, couvert de bleus, de crottin, d'herbe et
soutenu par un Samian hilare. Cela se passait toujours comme ça. Andréa
fronça les sourcils comme pour reprocher à sa fille de ne pas s'être
suffisamment préparée à la venue d'Hugues, ce à quoi Tzabaztha répondit
(double battement de paupières) qu'elle ne l'attendait pas si tôt, et
qu'elle était profondément navrée si elle ne pouvait pas avoir
l'élégance permanente de sa mère.
"-Bien, alors j'espère qu'il nous rejoindra à temps pour que nous puissions vous le présenter, Hugues."
Andréa n'espérait rien du tout, pas la peine de posséder la sensibilité
d'Hugues pour s'en apercevoir. Son crâne le vrillait de nouveau.
"-C'est un garçon tout à fait charmant et à peu près de votre âge. Il
est important que vous vous entendiez bien avec notre famille."
Si Mercure avait eu la mauvaise idée de passer, l'entrevue aurait
réellement tourné au cauchemar. Fort heureusement, il ne montra pas le
bout de son nez. Le thé fut servi et savouré, des biscuits à la
cannelle apportés. Hugues, revigoré par cette collation imprévue,
redevint rapidement un jeune homme élégant et amical, ses pensées
encore un peu tourmentées par ses brusques accès de sensibilité
empathique.
"-Je suis heureuse que vous et Tzabaztha vous compreniez, vraiment! Ma
fille peut être un peu indélicate, parfois. Mais c'est une dame, et
elle connaît ses manières! Nous sommes entre nous..."
Tza soutint le regard sombre de sa belle-mère. Non elle ne connaissait
pas ses manières, parce qu'elle avait eu un professeur pédant et des
bouquins de géologie terriblement plus attirants. Mais de toute
manière, ce n'était pas comme si Hugues comptait organiser des dîners
mondains au manoir, non? Pauvre homme. Sa vie allait être terriblement
ennuyeuse. La jeune femme espérait vraiment que l'orfèvrerie le
passionnait, parce qu'il n'aurait pas grand-chose d'autre à faire.
Elle se sentait très lasse. Leurs parents avaient décidé qu'ils
allaient passer leur vie ensemble, sans se voir, sans se parler, sans
se toucher, parce qu'ils vivaient dans des mondes plus éloignés que
Dérive l'était d'Equinoxe. S'en étaient-ils seulement rendu compte? Ce
n'était qu'un mariage d'intérêt, une mascarade assumée beaucoup trop
facile à déceler. Tzabaztha n'était pas une femme à vouloir se marier.
Ni même à vouloir se lier. Elle n'avait pas d'amis, et la seule
compagnie qu'elle appréciait était celle d'une belette endormie les
trois quart du temps.
C'était de notoriété publique qu'elle ne prêtait de l'attention aux
êtres humains que quand il s'agissait de dissections. Ou de traités de
philosophie. Elle en avait lus beaucoup, pensant peut-être que cela
compenserait.
Elle plaignait Hugues. Il avait l'air d'aimer la chaleur, au contraire.
Hé bien, s'ils se mariaient vraiment, elle ne lui interdirait pas les
amantes, s'il savait se montrer discret. Elle n'était pas cruelle.
Elle n'était qu'une jeune vieille folle solitaire, après tout.
Son regard explora la pièce alors que sa mère continuait à débiter avec
expertise des banalités auxquelles Hugues se contentait de répondre par
des phrases courtes. Elle ne comprenait pas pourquoi elle était obligée
de rester. Visiblement, Andréa s'était mise en tête de faire la cour
pour elle, parce qu'elle n'était pas assez dégourdie. Elle aurait très
bien pu remonter et continuer ses travaux. Elle ne voyait pas ce qui
l'en empêchait, à part le protocole qui voulait qu'une fiancée
n'abandonne pas son fiancé avec sa belle-mère. Oui. Peut-être.
Tzabaztha se mit à rougir, et cela n'avait rien à voir avec une quelconque gêne. A la première toux rauque, les deux bavardeurs s'interrompirent et la regardèrent. La jeune femme se grattait comme une possédée, les joues couvertes de plaques rouges Quand ses chairs commencèrent à gonfler de façon tellement effarante qu'Hugues craignit de voir ses yeux énormes sortir de ses orbites, Andréa, très digne, appela un valet pour s'occuper d'elle. Ursuline apparut, et l'ex-comtesse la fustigea pour sa bêtise. De la cannelle dans les biscuits! Avec les allergies de Tzabaztha! Tenait-elle absolument à faire s'éteindre la famille des De Baspin? Pour Andréa, un air penaud. A Tzabaztha, qu'elle portait à l'étage, Ursuline eut un sourire entendu. La jeune femme lui répondit avec un "blblblbptheutheeeeu" complice.
09 juin 2009
Tzabaztha chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
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Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Certains
humains prétendent posséder ce qu'on appelle pouvoirs parapsychiques.
Télépathie, télékinésie, contrôle de l'esprit ou du corps,
clairvoyance, etc. De bien jolis mots, toujours élégants sur la carte
de visite d'un escroc. Il n'y a jamais eu de preuves de l'existence de
telles capacités, et il n'y en aura probablement jamais. Les seules
choses prouvées à ce jour sont qu'il existe des gens crédules, et des
profiteurs, et je ne parlerai même pas des illuminés qui ont reçu un
truc trop lourd sur le crâne.[...] L'esprit humain est une chose
merveilleuse, mais faut pas pousser mémé dans les orties, nom d'un lama
laineux!
Tzabaztha-Eugènie de Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.
Les jambes d'Hughes commençaient à fatiguer. De sa boutique jusqu'au
manoir De Baspin, il n'y avait que de la descente, mais en quelle
quantité! Il regretta que le réseau métropolitain soit toujours bondé à
cette heure. Les rues l'étaient aussi. Il avait dû esquiver une
manifestation, ce qui lui avait fait perdre une demi-heure en arrivant
à Bourg-Zeppelin, la partie la plus populaire de Zeppelin. Des ouvriers
réclamant de meilleures conditions de travail. Il n'y avait que cela,
ces temps-ci.
Zeppelin était niché dans les montagnes, près des mines qui
fournissaient la matière première à nombre de ses industries, et
grouillait littéralement de travailleurs pauvres.
Ville-aux-morts, le cimetière, débordait littéralement ces temps-ci.
Hugues en ressentait de l'écœurement, et de la peur. Il était affligé
d'une empathie qui l'handicapait. Il se savait malléable, facile à
emporter, parce qu'inconsciemment il adoptait toujours l'état d'esprit
des autres. Il savait pourquoi les ouvriers protestaient. Il avait beau
être issu de la riche bourgeoisie, il savait tout, et cela le rendait
malade. Toujours cette odeur de fumée. Cet hiver, pas moins d'une
dizaine d'entrepôts avaient été brûlés par des manifestants mécontents.
Il espérait que l'odeur tenace de cendre n'était dû qu'aux fourneaux de
l'aciérie géante nichée dans le creux de Bas-Zeppelin.
Dans le ciel, un dirigeable flottait, majestueux, lent, son enveloppe parée des couleurs de la ville: cuivre et noir.
A Bas-Zeppelin, l'odeur se fit plus tenace. La tête d'Hughes lui tournait. Les ruelles devenaient crasseuses et mal pavées.
Bas-Zeppelin avait été construit à la hâte. Des masures de pierre
friable et de bois vert avaient été érigées, et les effondrements
n'étaient pas rares dans cette partie de la ville. La zone était
entièrement tâchée de suie, et par terre traînaient copeaux de bois et
détritus divers. Les usines s'élevaient, orgueilleuses, froides et
immuables comme des pierres tombales. Hugues pressa le pas.
La zone n'était pas sûre, surtout lorsqu'on portait les traits d'un
Troglien et des habits aussi voyants que sa tunique verte. Il rangea
avec précaution ses bijoux dans une bourse qu'il cacha dans sa manche.
Passant près de lui, une vieille femme au chignon gris et au châle
déchiqueté lui jeta un regard noir qui capta les yeux d'Hughes dans ses
rets. Elle était visiblement courroucée de son étalage de richesse.
Hugues ne put se détourner. Sa tête se mit à l'élancer violemment.
Elle. Iris bruns. Son fils était mort brûlé par un jet de vapeur
bouillante. Pupilles noirs. Sa belle-fille avait un fils à élever,
maintenant, et ne connaissait qu'un moyen de ramener quelques pièces de
cuivre chaque jour. Œil injecté de sang. Et la vieille dame était
malade des poumons.
Il ignorait si ce que son cerveau lui dictait était vrai, mais il fut
pris de nausée. C'était quelque chose de probable. Sûrement. Il avait
de l'imagination. Il fallait faire quelque chose.
"Oui."
L'ancêtre le regarda avec un air surpris. Il avait un air véritablement
affligé, ce rejeton de bourge. Elle ne cherchait pas sa pitié. Elle ne
voulait pas être prise pour une mendiante. Qu'il cesse donc de la
regarder avec cet air de gobe-mouche!
"Oui..."
Répéta t-il, le regard dans le vague. Il fit tomber la bourse de sa
manche, la ramassa, et la lui tendit, souffrant visiblement. Il avait
horreur de ces migraines. Elles le prenaient et le faisaient agir comme
s'il ne contrôlait plus son propre corps. Mais c'était le seul moyen de
les dissiper.
Avec un geste respectueux, il offrit ses bijoux à la femme, souffrant
d'autant plus qu'il savait pertinemment que si elle ne les écoulait pas
dans la journée, elle se ferait tuer par des jaloux.
Hugues ne se prenait pas pour un parangon de vertu. On l'avait élevé
avec des valeurs qui n'étaient pas celles de la charité. La fortune des
orfèvres, elle reviendrait à une famille noble à laquelle ils allaient
se lier, pas aux miséreux. Mais il était influençable, et deux armées
de principes se battaient dans son crâne. Il lui suffisait de croiser
un regard...
02 juin 2009
Tzabaztha chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour
Voilà, alors j'ai commencé un petit récit orienté steampunk/policier. :) J'ai quelques chapitres de posté... Quelque part sur le web, mais j'ai pensé que ce serait injuste de ne pas en faire "profiter" mon blog, après tout, c'est mon fourre-tout par excellence, et ça fait longtemps qu'on a pas vu de textes ici! A priori, je posterai un nouveau chapitre tous les mardi, heureusement moins monstrueux que le morceau de départ que je vous présente ici.
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
Tzabatha
Chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour
Je me nomme Tzabaztha-Eugénie De Baspin, présente héritière de la maison éponyme, mais ça, vous le savez presque mieux que moi. J'ai un jour grappillé un "guide des curiosités" de Zeppelin, et, visiblement, je suis dedans, entre la Taverne du Zodiaque Zézayeur et la Ville-aux-morts. On me considère visiblement comme une des curiosités de la ville, et je ne saurais que trop vous conseiller l'achat de cet excellent manuel, qui me relègue au rang de meuble ou de monument historique, pour savoir tout ce qu'il vous faut savoir à mon propos, espèce de [gribouillis] de [gribouillis] sa mère! [série de gribouillis visiblement furieux et injurieux].
La main blanche et veinée de bleu de Tzabaztha froissa le délicat vélin
sans considération pour sa qualité. Elle en fit une boulette et
l'expédia prestement dans sa corbeille à papiers. Puis, remontant ses
gigantesques lunettes sur son nez irrité par les premiers pollens du
printemps, elle fut prise d'un instant de réflexion, en contemplation
devant son bureau.
Il y régnait un fatras digne d'un souk troglien. Des morceaux de papier
et de parchemin, déchirés, chiffonnés, à carreaux, sans, couverts de
son écriture fine ou vierges, maculés d'encre ou tachés de graphite,
des plans, des lettres, des essais jetés de nouvelles follement
romantiques dont l'héroïne était toujours une solide gaillarde, et même
quelques bouts du Livre d'Aur, qui avaient servi de pose-tasse, de
brouillon ou de mouchoir beaucoup plus souvent que de supports à
prières du soir. On ne pouvait pas dire que Tzabaztha était très
croyante, et la tendance actuelle allait sans son sens. Si elle croyait
en quelque chose, c'était la Science, et avec un "S" tellement grand
qu'elle raturait sans cesse ses articles en écrivant le mot. Il y avait
un astrolabe en pièces, une belette endormie paresseusement entre deux
versets du Livre passablement mâchouillés , la queue trempant
négligemment dans un encrier, un réglet tordu, des ressorts en vrac,
et, pour une raison que Tzabaztha ne comprenait pas vraiment, une
broderie représentant une chèvre ailée en train de converser avec ce
que la jeune femme identifiait comme une patate, mais avec des dents.
Son bureau était toujours plein de surprises. Le jour précédent,
encore, elle y avait retrouvé le prototype de son Harnais De Chasse
Mustélin, qu'elle avait construit il y avait de cela quelques années.
Le harnais en question n'avait jamais vraiment fonctionné, parce que
Tirlenne était une fainéante notoire, et que Tzabaztha avait eu des
problèmes pour trouver des stimulants adaptés au corps d'un carnivore
de dix centimètres de long. Sa mère avait préféré adopter un chat
miteux pour servir de ratier, en dépit des protestations de Tzabaztha,
qui était sûre de pouvoir y arriver un jour. pfeuh!
Tzabaztha dégagea une mèche châtain clair de son front. Elle était
censée écrire une @#%! de réponse à un @#%! de fiancé, et elle n'avait
vraiment aucune @#%! d'idée de comment s'y prendre.
Dérive
est, si on se fie à nos navigateurs, le seul et unique continent de
Bleue. A l'exact opposé de Dérive se trouve une île plus grande que
celles de Barrière, et surtout, isolée. Le débat pour savoir si
Équinoxe doit être ou non considérée comme un deuxième continent fait
rage. Notre méconnaissance de l'île est particulièrement affligeante,
mais, compte tenu du coût, du danger et de la durée d'une expédition
pour l'explorer, compréhensible. Y a t-il, là-bas, un peuple humain
indigène? Cette question est d'une importance capitale si on considère
que les [gribouillis sur toute une ligne] Dérive comme berceau de toute
civilisation. Et serions-nous prêts à accepter l'existence de gens
aussi différents et semblables? Il suffit de regarder la vieille
inimité tacite entre Dériviens et Trogliens pour se rendre compte que
le mépris de la différence est inscrit dans l'instinct de l'espèce
humaine. Même entre les diverses peuplades Dériviennes, les conflits
font rage, et le racisme, bien que condamné par la Charte Universelle
des Gens Civilisés, est omniprésent. Vivez donc à Zeppelin, décidez de
vous installer dans une autre cité-état, même pas forcément lointaine,
comme Rodr, et voyez si les passants ne se mettent pas à vous éviter
dans la rue: Votre visage, vos habitudes, vos vêtements, porteront la
marque d'une autre cité. A noter qu'il n'est pas nécessaire de voyager
pour être victime de sa différence, particulièrement à Zeppelin qui est
connu pour sa violence envers les "rebuts" de sa société.
Tzabaztha-Eugènie De Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.
Les De Baspin étaient une des plus vieilles familles nobles de
Zeppelin. Baspin avait longtemps été une ville relativement prospère
sous leur juridiction, et maintenant que Bourg-Zeppelin s'étendait
jusqu'en bas du mont éponyme, elle s'y fondait peu à peu. Cela faisait
une dizaine d'années, et autant de temps depuis que Baspin avait adopté
un régime démocratique. Ce n'était pas un hasard. Zeppelin avait
toujours été le symbole du progrès. Maintenant, Baspin avait un maire,
des conseillers assortis, et deux places honorifiques au conseil
municipal pour Tzabaztha-Eugènie De Baspin et son frère
Mercure-Phillipin-André. De la dame du manoir, Andréa-Mirabelle, il
n'était point question. Elle avait assez mal vécu les changements
politiques de la ville, et, morose, sortait de moins en moins. Par
contre, on lui devait le droit de vote pour les femmes. Elle avait
surpris tout le monde quand elle s'était avancée sur l'estrade, le jour
du changement de régime, pour défendre avec ferveur et logique celles
de son sexe. Si Baspin se voulait démocratique, il lui était
formellement interdit d'ignorer la moitié de la population.
Elle avait tendance à bouder sa belle-fille et son fils, ces derniers
temps, mais Mercure mettait cela sur le compte de son âge (qui n'allait
pas en s'améliorant). Pourtant, à cinquante ans, Andréa-Mirabelle,
veuve de feu messire Eugène-Phillipe, n'avait rien d'une vieillarde
grognarde et décatie. Elle avait su garder une ligne et un maintien
princiers, et portait ses robes avec bien plus d'élégance que la jeune
Tzabaztha. Andréa était une femme de grande taille, aux longs cheveux
noirs nattés dans le dos et aux yeux sombres. Elle avait offert à son
fils sa peau d'un caramel aussi appétissant qu'une pâtisserie sucrée,
et sa constitution solide.
Ce n'était pas de trop, se plaisait-elle à répéter, parce qu'il fallait
bien quelqu'un pour compenser la santé défaillante de sa belle-fille
Tzabaztha, qui s'enrhumait trois fois par jour et attrapait des coups
de soleil à une vitesse phénoménale. Ses relations avec la sa
belle-fille n'étaient pas ce qu'on pouvait appeler tendues: après tout,
Andréa était arrivée dans la vie de Tzabaztha peu de temps après sa
naissance.
Tzabaztha l'Aînée, mère de la Jeune, était morte en couches en même
temps que l'une des jumelles qu'elle portait, et elle avait cédé à son
enfant survivante sa fragilité. Andréa était comme la mère de la jeune
femme. Mais sur bien des plans, elles s'opposaient. Tzabaztha aurait pu
être l'archétype de la jeune fille délicate et fragile comme un bouton
de rose. Fragile, elle l'était, délicate, cela restait à prouver.
Tza avait la langue aussi bien pendue que l'était un voleur récidiviste
sur la Place Maraîchère, et un sacré panel de jurons à son service. Les
garçons d'écurie avaient une certaine tendance à la fuir, parce qu'elle
leur était supérieure en ce domaine. Elle avait étudié la zoologie.
Tout un tas de noms d'oiseaux, pas forcément méchants mais toujours
impressionnants, traînaient dans son cerveau. La plupart des gens, dans
le doute, prenaient un air affreusement choqué quand elle les traitait
de "tardigrade microcéphale"
Trogle et Dérive sont deux contrées aux relations uniques. L'araignée
Troglienne, souterraine, étend ses pattes presque jusqu'aux confins de
notre continent, et est reliée à presque toutes les villes de la
surface par un réseau métropolitain d'une grande efficacité. Trogle, à
la différence de Dérive qui n'est qu'un amas de cités-états sans vrais
liens entre elles, est un royaume aux rouages huilés, gouverné depuis
trois siècle par la dynastie des Q'e. L'unité du royaume de Trogle lui
permet une organisation sans faille, et c'est pourquoi le peuple
Troglien nous est nettement supérieur en terme de transport et de
commerce. Toutefois, Trogle commence à connaître des dissidences:
longtemps les Q'e ont incité leur peuple à s'enrichir de l'expérience
de la surface, et beaucoup en sont revenus des idées de démocratie
plein la tête. S'il est vrai que certaines de nos cités-états sont
encore des duchés, la plupart des villes de Dérive sont à présent
gouvernées par un Conseil, dont la forme et la composition peuvent
varier, au même titre que la légitimité de leurs pouvoirs. Des rumeurs
parlent d'une ville déjà soulevée, au sein même de Trogle, mais la
reine Pazchan s'est refusée formellement à toute déclaration
publique.[...] Une révolution Troglienne pourrait avoir des
conséquences sans précédent sur la vie des peuples de la surface.
Andréa-Mirabelle De Baspin, la politique Troglienne expliquée à mon fils.
Mercure bondit en avant, un air féroce sur son visage encore juvénile.
Son adversaire n'avait pas une seule chance. Il s'écroula sous le poids
du jeune noble, qui, combattant comme un lion, eut tôt fait de mettre à
mal sa coiffure ordonnée. Cris de protestation. Après un moment
d'hésitation, un sourire illumina le visage de Mercure, et ses yeux
clairs pétillèrent. Il entreprit de chatouiller mortellement sa
victime, qui se mit à hurler de rire, se tortillant dans tous les sens
sur l'herbe verte.
Samian n'avait pas un rire très mélodieux, et, après une boutade à ce
sujet, Mercure le relâcha. Les deux adolescents se relevèrent, se
regardèrent l'air grave, et rirent de nouveau, se soutenant
mutuellement pour ne pas tomber à la renverse. De loin, on aurait pu
les croire ivres. Le petit noble et son garçon d'écurie traversèrent la
pelouse, riant toujours bêtement.
Tzabaztha posa la main sur la vitre. Ils étaient un peu idiots. Elle
soupira. Que jeunesse se passe. La sienne était passée tellement
rapidement qu'elle n'avait pas eu le temps de la voir, et elle n'avait
que vingt-deux ans! D'enfant hâve et alitée, elle était passée à adulte
fébrile et maladive. Pas de grande différence entre les deux. Un peu
plus d'autonomie, peut-être. Mais elle conservait un corps sans âge,
petit, maigrelet, toujours souffrant, plus pâle et froid qu'un marbre,
agité de tremblements perpétuels. Sa respiration était sifflante, sa
voix rauque et éteinte, ses yeux plus rouges que bleus, toujours cernés
d'un noir violacé et agrandis plus que de raisons par ses lunettes aux
verres épais.
Elle avait l'air d'une chouette géante, une dame-blanche qu'on aurait
déplumée et nourrie avec un yaourt par semaine. Sans elles, son visage
était plus présentable, bien que vieilli avant l'âge. Ses traits
étaient banals, certes, mais on pouvait trouver de l'attrait à la
coloration porcelaine de sa peau. Elle avait de jolis yeux myosotis, un
des rares héritage de son père, les mêmes que son demi-frère. Ils
pleuraient perpétuellement. Les gens y voyaient volontiers le reflet
des malheurs d'une enfant accablée par sa santé défaillante. Mais
vraiment, ce n'était qu'un @#%! de problème de @#%! de pollen! Son
corps, elle avait appris à vivre avec. Son budget annuel de mouchoirs
aurait pu faire vivre tout un village.
Et elle était un génie. Elle le savait. Tout le monde le savait. Elle
avait étudié auprès de beaucoup de professeurs divers et variés. Tous
s'accordaient sur un point: sa mémoire était parfaite. Et elle était
devenue une encyclopédie sur pattes. Malgré cela, elle était incapable
de partager. Mercure ne comprenait pas. Il la croyait égoïste.
Dispensée des cours d'équitation, d'escrime, désertant les cours de
maintien, elle avait pu profiter de tout ce que la science avait à lui
offrir, et elle ne pouvait pas partager avec son petit frère! Mais
comprendrait-il seulement? Ce n'était pas seulement une question de
paraître intelligente en société, et fabriquer des gadgets à tour de
bras. Il y avait quelque chose qui venait avec la connaissance. Une
paix, un douce tranquillité, un bain où s'abîmer et oublier son asthme,
un havre mental où elle pouvait refaire le monde avec de simples
calculs.
Et pallier à ses déficience. Elle jeta un regard tendre au
bras-machin-à-force-bidullique, posé sagement au pied d'un rideau de sa
chambre. C'était une petite merveille, du moins l'estimait-elle.
Lorsqu'elle portait cet amalgame complexe de ressorts, de petites
poulies et d'engrenages, elle était une autre femme. En tout cas, elle
était capable de donner des claques sacrément douloureuse. Le bras
comprenait le moindre de ses gestes, et il ajoutait la force qui lui
manquait désespérément.
En tout cas, cela ne l'aiderait pas pour ce qu'elle avait à faire pour
le moment. Elle jeta un dernier coup d'œil par la fenêtre. Mercure et
Samian avaient visiblement entrepris une ballade à cheval, elle venait
de les voir sortir Va-vite et Doux-pas des écuries, à l'Est du manoir.
La chambre de Tzabaztha se trouvait à peu près au centre du deuxième
étage, et tout le mur Est, qui donnait sur le parc, était une baie
vitrée.
D'ici, elle voyait tout, et même, au loin, la belle Baspin, et sa forêt
qui reculait inexorablement devant l'avancée des industries. Baspin
finirait par être Basrien. Tza admirait le progrès, mais il avait
tendance à se montrer... Dévorant. Oh, bien sûr, cette forêt l'avait
toujours rendue malade: l'odeur trop forte de la résine la faisait
tourner de l'oeil. Mais tout de même. Si tous les arbres finissaient
comme combustible pour le cheval de fer dont les rails, gracieux élan
métallisé, s'élançaient à travers l'horizon, la ville de son enfance
risquait de se corrompre. Il fut un temps, Baspin avait abrité plus de
chasseurs que d'ouvriers. Mais elle avait à peine connu cette époque
parce que, confinée dans sa chambre avec n cataplasmes un peu partout,
elle l'avait passée à étudier dans des livres.
Lasse, Tza jeta un coup d'œil désespéré à son bureau, et à la lettre étalée en son centre. Un fiancé. Et il fallait lui répondre. La jeune femme se demandait sérieusement ce qu'elle devait écrire. Les mots doux n'étaient pas son fort, et elle doutait de le voir intéressé par ses projets en cours (une baignoire auto-nettoyante, une robe à propulsion et un passe-partout universel). Pfff! Un fiancé! Est-ce-qu'elle avait besoin d'un fiancé? Bon, oui, peut-être. Les finances des De Baspin étaient au plus bas, c'était vrai, et l'homme qu'on lui avait attribué était de la riche bourgeoisie. Sa belle-mère avait vendu sa main. Très bien, si cela lui chantait! Mais il aurait à perdre, ce... (Elle se pencha de nouveau sur la lettre qu'il lui avait écrite. Il avait une jolie écriture, en tout cas, mais un style déplorable et maladroit. Elle n'avait même pas pris la peine de relever son nom.) Hugues. Hugues Callist. Curieux. C'était un Troglien, pourtant, elle le savait, mais il avait un nom de Dérivien, comme elle. Sa famille devait être installée à la surface de Dérive depuis relativement longtemps. Elle se sentit déçue. Elle qui ne voyagerait jamais, elle perdait une occasion de plus d'en apprendre sur la culture Troglienne. Le peuple des profondeurs la fascinait, et elle allait se retrouver avec une espèce de mannequin qui avait tout perdu des traditions de ses ancêtres. Les Trogliens qui remontaient faisaient des efforts d'adaptation immenses, et désiraient plus que tout se fondre dans la masse. Bien souvent, ils étaient des artisans hors pair, mais les Dériviens, et encore plus dans les alentours de Zeppelin, faisaient toujours preuve d'une haine raciste à peine croyable à leur égard. Il pouvait s'agir de jalousie, mais le plus souvent, c'était leur apparence exotique qui était moquée.
A monsieur Hughes Callist, 3 rue des Orfèvres, Centre-Zeppelin.
Monsieur,
J'ai bien reçu votre lettre, ainsi que votre bague de fiançailles, très
jolie au demeurant et ne ternissant en nulle manière la réputation de
votre maison. Il semblerait que nous soyons à présent liés, grâce soit
rendue à nos parents respectifs. J'ose espérer que vous ne placez pas
d'attentes en ma personne: Pour moi il est clair qu'il ne s'agit que
d'un mariage d'intérêt. Un titre noble à apposer sur ses bijoux pour
votre clan, un gain d'argent pour le mien, et c'est tout. Vous avez
entendu parler de moi, j'imagine. Je suis une scientifique et je ne
supporterai pas le poids d'un mari perpétuellement sur mon dos: aussi,
si c'est une épouse affectueuse, aimable et obéissante que vous
cherchez, passez votre chemin car je ne nous considèrerai que comme
associés perpétuels. Mes recherches ne sauraient souffrir au profit
d'un époux. En échange, liberté totale vous sera accordée sur mon
domaine et l'utilisation de mon nom. J'ai un frère de votre âge,
désœuvré, je vous prie d'en toucher un mot à vos parents. Il est
peut-être un peu tard pour le placer en apprentissage, mais, derrière
ses airs de gamin impossible, il apprend vite et n'a pas peur de
travailler. Vous aurez à disposition notre cheptel équin et canin, de
très bonnes lignées, mais le manoir restera la possession de ma mère
jusqu'à sa disparition, après quoi il appartiendra, et ce de manière
égale, à mon frère Mercure, à vous et à moi.
Je vous invite également chez nous aussitôt que vous le pourrez: vous
connaissez l'emplacement du manoir, j'imagine, et, alitée, j'y demeure
en permanence. S'il s'avère que vous êtes un gros porc prétentieux,
sachez que ma mère se fera un plaisir de vous renvoyer et d'annuler
notre engagement. Elle est traditionaliste, mais pas stupide au point
de vouloir un gendre vain et abruti. Bien à vous, mon ami,
Tzabaztha-Eugènie De Baspin.
Hugues se gratta le crâne, perplexe. Elle lui avait envoyé l'équivalent
d'un contrat, assorti d'insultes. Il ne savait qu'en penser. Il
imaginait sans peine la frustration de la jeune femme, qu'on disait
très attachée à son indépendance et à l'esprit tellement brillant
qu'elle faisait grincer les dents de bien des pairs masculins, mais
avait-elle vraiment eu besoin de l'agresser comme cela? Il n'avait rien
demandé non plus!
Il s'était efforcé, dans sa première lettre, de se montrer courtois.
Ses parents voulaient un héritier. Pour sa part, à dix-sept ans, Hugues
s'estimait trop jeune, mais quand parlait le couple Callist, il n'y
avait pas de place pour la discussion. Qu'est-ce-que cette fille à papa
orgueilleuse croyait? Qu'il tenait absolument à épouser une inconnue?
Elle avait cinq ans de plus que lui, et, disait-on, une apparence
repoussante. Les murmures allaient bon train quand à son excentricité,
et certains la pensaient même folle.
Le jeune homme s'étira et bâilla. Il n'avait rien à faire. La boutique
fonctionnait très bien toute seule: seule la crème de la crème était
engagée comme apprentis, et il n'y avait pas de risque de vol. Leur
maison était Troglienne, et il ignorait totalement si cela la servait
ou la desservait. Les Zeppelinans étaient affreusement racistes,
c'était vrai, mais d'autre part, tout le monde savait que son peuple
possédait un talent artistique prononcé. C'était dans la culture. Il
n'y avait pas grand-chose d'autre à faire dans les villes souterraines.
Hugues se releva. Il était de taille relativement petite, et habillé
d'une tunique vert tendre sur un pantalon plus foncé. C'était là des
vêtements modestes, sans trop d'apparats, mais d'excellente coupe et
dans un tissu de qualité. Il portait aux doigts quelques bagues de bon
goût, et au cou un médaillon gravé d'un chat enroulé sur lui-même, le
symbole de la bijouterie.
Hugues avait la peau cendrée de ceux de son peuple, des yeux gris et
étirés, un visage tout en pointes et longueur, atypique sans être
désagréable. Son oreille était décorée d'un demi-anneau, et ses cheveux
noirs étirés et nattés en arrière pour lui dégager le front.
Il traversa l'atelier, où quelques employés étaient occupés à graver
avec soin des bijoux, puis la boutique. Saluant d'un geste pressé la
vendeuse enjouée et potelée qu'il savait avoir un faible pour lui, il
sortit de la boutique.
Le calme de la bijouterie fit rapidement place au bruit assourdissant
de la ville, et ses oreilles se mirent à siffler. Quelques passants lui
jetèrent des regard à peine intéressés. La rue des orfèvre était plus
métissée que le reste de la ville, comme les autres rues marchandes. Il
respira un grand coup, sentit l'odeur de fumée si particulière à
Zeppelin lui envahir le nez et se mit à tousser. Quelques fois, il
regrettait que la rue des parfumeurs ne fut pas plus proche de celle
des orfèvres. Tzabaztha disait dans sa lettre qu'il pouvait venir
n'importe quand. C'était parfait. Elle ne s'attendait sûrement pas à le
voir quelques heures à peine après avoir envoyé son coursier.
Hugues eut un sourire, et entreprit le long trajet de descente du Mont-Zeppelin jusqu'à Baspin.
Ma
santé fragile m'a toujours empêchée de pratiquer la moindre activité
sportive, équitation comprise. Pourtant, j'aime beaucoup les chevaux,
et c'est sûrement un de mes regrets les plus amers. Mais la présence de
ces nobles bêtes a tendance à me donner des plaques rouges. Ce qui
n'est pas le cas de mon demi-frère, un entêté qui a pratiquement passé
sa vie à traîner avec les garçons d'écurie. Ce qui ne veut pas dire
qu'il est bon en équitation. Il est juste très, très, très obstiné.
Tzabaztha
Samian donna du talon à Doux-Pas, qui, malgré leurs noms respectifs,
rattrapa aisément Va-Vite. Mercure eut un rire chaleureux qu'un hoquet
coupa. Son imprudente monture, furieuse d'être rattrapée, avait
accéléré et venait de trébucher sur une bûche. Le nobliau fit un vol
plané qui, fort heureusement, se termina sur l'herbe. La chute lui
avait cependant coupé le souffle, et, quand Samian lui demanda si ça
allait, il ne put répondre. Il attendit de reprendre son souffle, et
gémit, le dos douloureux:
"-Samiaaaan... Rattrape-laaaa!"
Va-vite en avait effectivement profité pour sauter une barrière et
aller se régaler de luzerne dans le champ voisin. La jument regardait
les deux jeunes homme d'un air placide, tout en mastiquant avec appétit
sa bouchée d'herbe, mais Mercure aurait juré qu'elle lui aurait tiré la
langue si elle l'avait pu. Samian leva les yeux au ciel.Malgré l'amitié
qui liait les deux garçons depuis leur enfance, il ne risquait pas
d'oublier qu'il était le garçon d'écurie. Mercure montait de façon
désordonnée. D'accord, Va-vite était une jument plutôt caractérielle,
mais il continuait d'estimer que s'ils avaient inversé leurs montures,
il n'y aurait pas eu de problème. Las. Mercure était impossible à
raisonner! Moins bizarre que sa sœur, collée à sa vitre à longueur de
journée, mais aussi têtu. Samian s'approcha doucement de Va-vite, qui
recula d'un pas.
"-Ma belle..."
La jument recula de nouveau, sans cesser de mâcher sa précieuse
luzerne. Samian soupira et sortit un trognon de pomme de sa poche.
Va-vite parut nettement plus intéressée.