30 juin 2009
Tzabaztha chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
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Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Je
n'ai jamais eu beaucoup d'amis. Mes parents, que je préfère qualifier
de "sur-manipulateurs" plutôt que de "sur-protecteurs", ne me l'ont
jamais permis. Mon cercle s'est souvent restreint aux employés de la
bijouterie, aux apprentis avec lesquels j'ai appris la gravure, la
ciselure, la forge et l'estimation. J'ai été élevé pour l'utile, non
pour l'agréable. Je suis allée dans de bonnes écoles privées, bien
Zeppelinannes, et je n'y ai rencontré que froideur de la part des
élèves et des professeurs. Les enfants bien éduqués ne jettent point de
pierres, mais se contentent de dédain, ce qui est, de mon point de vue,
bien pire. Si j'eus quelques amis durant ma jeunesse, ils furent trop
rares, et rapidement éloignés de moi. Je me sentais perpétuellement
seul. Ce serait mentir que de dire que mon enfance fut la période la
plus heureuse de mon existence. Au moins, à la bijouterie, j'ai su me
faire des amis. Même s'il y a une chose que ma proximité avec les
apprentis de mon âge n'a jamais pu effacer: mon statut de fils de
patrons... Et le leur d'employés.
Hugues
Vint le dîner: perdrix aux champignons finement arrosée du flot continu
de paroles de l'ex-comtesse, suivie d'une tarte à la rhubarbe saupoudré
de questions. Les oreilles d'Hugues bourdonnaient. Andréa lui donnait
envie de se tuer. Elle ne lui faisait pas du charme. On ne pouvait pas
dire cela comme ça. Il doutait de réellement intéresser la noble pour
autre chose que l'argent de ses parents.
Mais elle essayait, pour il ne savait quelle raison, de mettre son âme
à nue, de l'écorcher, de lui soutirer tout ce qui pouvait l'être. Par
devoir de belle-mère stéréotypée? Pour le plaisir? Pour s'assurer de sa
loyauté?
Il répondait machinalement. Il n'aurait pas dû, il le savait.
Surveiller sa langue, mentir par omission, pas trop mais suffisamment
pour ne pas être la merci de son interlocutrice, voilà ce qu'il aurait
dû faire. Bon sang, il ne connaissait cette femme que depuis quelques
heures!
Elle le troublait. Elle n'était pas vraiment belle, mais tout en elle
respirait la grâce. Elle avait un maintient impeccable, et paraissait
facilement une quinzaine d'années de moins que son âge véritable. Les
quelques rides qui sillonnaient sa peau brune ne faisaient que mieux
ressortir l'éclat de son sourire et la douceur trompeuse de ses yeux
sombres. Elle était une Dame.
Pauvre Tzabaztha! Elle n'aurait su tenir la comparaison. Alors que les
cheveux d'Andréa étaient impeccablement nattés dans son dos, Hugues se
rappelait ceux de sa fiancée comme une explosion de bouclettes
désordonnées, façon pissenlit à anglaises dynamitées.
Et d'un autre côté... Andréa était dotée d'un esprit vif et d'une
intelligence tranchante qui contrastaient nettement avec la géniale
folie de sa belle-fille. Elle n'avait aucune imagination. C'était
frappant, et effrayant aussi. C'était pourquoi, par d'habiles feintes
dignes d'un escrimeur (ivre), il évitait de croiser son regard. Il
*voyait* trop dans les yeux. Si Andréa savait disséquer une âme par la
parole, lui, il lui suffisait d'un regard, mais c'était au prix de sa
personnalité. Et il ne voulait surtout pas assimiler, même
momentanément, celle de la noble. Comme il maudissait sa mollesse! Il
était naïf, influençable, tout le monde en profitait, ses parents
gluants les premiers, et c'était comme si le fait d'en être
parfaitement conscient l'empêchait de changer.
"-Vous aimez la science? Ma fille en est folle. Oh, je sais, il y en a
qui disent qu'elle est folle tout court, mais je ne pense pas.
Tzabaztha est un génie. Elle n'aime pas partager son savoir
malheureusement...
-La science? Quelle science, ma dame? J'ai fait quelques études, sans
pouvoir me vanter d'affinités particulières avec ces matières.
-Toutes, et c'est bien là le problème. Elle passe de l'astronomie à la
médecine, sans transition. Elle a l'air de penser que tout est lié,
mais elle exagère. Elle fait de gros efforts pour comprendre le monde,
voyez-vous, mais la pauvre, cloîtrée dans sa chambre comme elle l'est,
elle ne peut pas confronter ses points de vue à des gens aussi
intelligents qu'elle. Mais vous avez l'air d'avoir l'esprit vif, je ne
serais pas étonnée que vous lui appreniez quelques petites choses."
Oh que si, elle en serait très, mais alors vraiment très, étonnée. Elle
avait une très haute estime de l'intelligence de sa fille, supérieure
même à la réalité. On avait les fiertés qu'on pouvait.
Hugues fut vexé de se rendre compte qu'elle le prenait pour un imbécile
inculte, mais comme elle le menait par le bout du nez, soupira t-il
intérieurement, elle n'avait peut-être pas tord.
"-Vous, Hugues, vous êtes un artiste. Normal pour un fils de joailler!
Personnellement, il m'arrive de m'adonner à la peinture, et Mercure est
tout à fait respectable au clavecin. C'est notre côté de la famille.
Tzabaztha n'est pas de mon sang, donc j'imagine que c'est de sa mère
qu'elle tient ses dons. A ce propos..."
Et ainsi de suite jusqu'à la fin du dîner. Lorsque Hugues se leva de
table, il était plus épuisé que s'il avait dû effectuer une dizaine de
fois le trajet boutique-manoir. Sa bouche était pâteuse, sa tête lourde
et ses paupières irritées par la chaleur de la pièce. Il demanda
poliment à la maîtresse de maison l'autorisation de se retirer. A
ndréa lui fit un sourire absolument charmant, et le précéda dans les
escaliers pour le guider à sa chambre. Ça, il était presque sûr que ça
n'était pas protocolaire du tout. La rampe d'escalier. Il se focalisait
sur la rampe d'escalier, et ses motifs de serpents marins, de dragons,
de sirènes, de sirènes, de sirènes, de sirènes... L'ex-comtesse sentait
fort le parfum. Ce n'était pas désagréable, parce qu'il s'agissait de
fragrances florales et non de musc, mais il ne pouvait s'empêcher de
percevoir une légère odeur de fumée en note de fond. Décidément, la
fumée le suivait partout. Ces derniers temps, son odeur imprégnait la
ville, et jusque sur cette élégante elle apposait son sceau métallique.
Tout était clair. Zeppelin finirait par brûler. Les soulèvements
n'étaient pour le moment que les balbutiements d'un gigantesque
incendie qui brûlerait tout et emporterait tout sur son passage, sans
considération pour le bien-fondé des revendication des uns ou des
autres, des mesquineries, des amitiés, des trahisons. Cela commençait
par la fumée des industries, et finirait par la cendre universelle, le
bouillon humain, le bal des cadavres carbonisés parmi lesquels
Andréa-Mirabelle de Baspin ne serai pas différente de la vieillarde aux
yeux noisette....
Hugues était morose. Cynique, même (cela résultait-il aussi de sa très
longue discussion avec Andréa? Cette fois, il en doutait). Il voulait
dormir.
Il eut l'impression d'être jeté dans la chambre qu'on lui avait
attribuée, même si c'était avec une révérence tout ce qu'il y avait de
plus gracieuse qu'Andréa congédia son hôte.
Silence. Pressentant des rêves agités mais n'ayant nulle envie de
veiller et s'épuiser pour en retarder inutilement la venue, Hugues
s'effondra tout habillé sur son lit, le menton dans l'oreiller et les
chaussures sur la couverture.
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