02 juin 2009
Tzabaztha chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour
Voilà, alors j'ai commencé un petit récit orienté steampunk/policier. :) J'ai quelques chapitres de posté... Quelque part sur le web, mais j'ai pensé que ce serait injuste de ne pas en faire "profiter" mon blog, après tout, c'est mon fourre-tout par excellence, et ça fait longtemps qu'on a pas vu de textes ici! A priori, je posterai un nouveau chapitre tous les mardi, heureusement moins monstrueux que le morceau de départ que je vous présente ici.
Chapitre 1: Fiançailles mon @#%! amour
Chapitre 2: Pour vos beaux yeux
Chapitre 3: Thé, suie et allergies
Chapitre 4: Vingt heure passé
Chapitre 5: Un long dîner de fiançailles
Chapitre 6: Concerto pour une agonisante
Tzabatha
Chapitre 1: Fiançailles, mon @#%! amour
Je me nomme Tzabaztha-Eugénie De Baspin, présente héritière de la maison éponyme, mais ça, vous le savez presque mieux que moi. J'ai un jour grappillé un "guide des curiosités" de Zeppelin, et, visiblement, je suis dedans, entre la Taverne du Zodiaque Zézayeur et la Ville-aux-morts. On me considère visiblement comme une des curiosités de la ville, et je ne saurais que trop vous conseiller l'achat de cet excellent manuel, qui me relègue au rang de meuble ou de monument historique, pour savoir tout ce qu'il vous faut savoir à mon propos, espèce de [gribouillis] de [gribouillis] sa mère! [série de gribouillis visiblement furieux et injurieux].
La main blanche et veinée de bleu de Tzabaztha froissa le délicat vélin
sans considération pour sa qualité. Elle en fit une boulette et
l'expédia prestement dans sa corbeille à papiers. Puis, remontant ses
gigantesques lunettes sur son nez irrité par les premiers pollens du
printemps, elle fut prise d'un instant de réflexion, en contemplation
devant son bureau.
Il y régnait un fatras digne d'un souk troglien. Des morceaux de papier
et de parchemin, déchirés, chiffonnés, à carreaux, sans, couverts de
son écriture fine ou vierges, maculés d'encre ou tachés de graphite,
des plans, des lettres, des essais jetés de nouvelles follement
romantiques dont l'héroïne était toujours une solide gaillarde, et même
quelques bouts du Livre d'Aur, qui avaient servi de pose-tasse, de
brouillon ou de mouchoir beaucoup plus souvent que de supports à
prières du soir. On ne pouvait pas dire que Tzabaztha était très
croyante, et la tendance actuelle allait sans son sens. Si elle croyait
en quelque chose, c'était la Science, et avec un "S" tellement grand
qu'elle raturait sans cesse ses articles en écrivant le mot. Il y avait
un astrolabe en pièces, une belette endormie paresseusement entre deux
versets du Livre passablement mâchouillés , la queue trempant
négligemment dans un encrier, un réglet tordu, des ressorts en vrac,
et, pour une raison que Tzabaztha ne comprenait pas vraiment, une
broderie représentant une chèvre ailée en train de converser avec ce
que la jeune femme identifiait comme une patate, mais avec des dents.
Son bureau était toujours plein de surprises. Le jour précédent,
encore, elle y avait retrouvé le prototype de son Harnais De Chasse
Mustélin, qu'elle avait construit il y avait de cela quelques années.
Le harnais en question n'avait jamais vraiment fonctionné, parce que
Tirlenne était une fainéante notoire, et que Tzabaztha avait eu des
problèmes pour trouver des stimulants adaptés au corps d'un carnivore
de dix centimètres de long. Sa mère avait préféré adopter un chat
miteux pour servir de ratier, en dépit des protestations de Tzabaztha,
qui était sûre de pouvoir y arriver un jour. pfeuh!
Tzabaztha dégagea une mèche châtain clair de son front. Elle était
censée écrire une @#%! de réponse à un @#%! de fiancé, et elle n'avait
vraiment aucune @#%! d'idée de comment s'y prendre.
Dérive
est, si on se fie à nos navigateurs, le seul et unique continent de
Bleue. A l'exact opposé de Dérive se trouve une île plus grande que
celles de Barrière, et surtout, isolée. Le débat pour savoir si
Équinoxe doit être ou non considérée comme un deuxième continent fait
rage. Notre méconnaissance de l'île est particulièrement affligeante,
mais, compte tenu du coût, du danger et de la durée d'une expédition
pour l'explorer, compréhensible. Y a t-il, là-bas, un peuple humain
indigène? Cette question est d'une importance capitale si on considère
que les [gribouillis sur toute une ligne] Dérive comme berceau de toute
civilisation. Et serions-nous prêts à accepter l'existence de gens
aussi différents et semblables? Il suffit de regarder la vieille
inimité tacite entre Dériviens et Trogliens pour se rendre compte que
le mépris de la différence est inscrit dans l'instinct de l'espèce
humaine. Même entre les diverses peuplades Dériviennes, les conflits
font rage, et le racisme, bien que condamné par la Charte Universelle
des Gens Civilisés, est omniprésent. Vivez donc à Zeppelin, décidez de
vous installer dans une autre cité-état, même pas forcément lointaine,
comme Rodr, et voyez si les passants ne se mettent pas à vous éviter
dans la rue: Votre visage, vos habitudes, vos vêtements, porteront la
marque d'une autre cité. A noter qu'il n'est pas nécessaire de voyager
pour être victime de sa différence, particulièrement à Zeppelin qui est
connu pour sa violence envers les "rebuts" de sa société.
Tzabaztha-Eugènie De Baspin, @#%! de foutu essai d'essai sur la nature humaine.
Les De Baspin étaient une des plus vieilles familles nobles de
Zeppelin. Baspin avait longtemps été une ville relativement prospère
sous leur juridiction, et maintenant que Bourg-Zeppelin s'étendait
jusqu'en bas du mont éponyme, elle s'y fondait peu à peu. Cela faisait
une dizaine d'années, et autant de temps depuis que Baspin avait adopté
un régime démocratique. Ce n'était pas un hasard. Zeppelin avait
toujours été le symbole du progrès. Maintenant, Baspin avait un maire,
des conseillers assortis, et deux places honorifiques au conseil
municipal pour Tzabaztha-Eugènie De Baspin et son frère
Mercure-Phillipin-André. De la dame du manoir, Andréa-Mirabelle, il
n'était point question. Elle avait assez mal vécu les changements
politiques de la ville, et, morose, sortait de moins en moins. Par
contre, on lui devait le droit de vote pour les femmes. Elle avait
surpris tout le monde quand elle s'était avancée sur l'estrade, le jour
du changement de régime, pour défendre avec ferveur et logique celles
de son sexe. Si Baspin se voulait démocratique, il lui était
formellement interdit d'ignorer la moitié de la population.
Elle avait tendance à bouder sa belle-fille et son fils, ces derniers
temps, mais Mercure mettait cela sur le compte de son âge (qui n'allait
pas en s'améliorant). Pourtant, à cinquante ans, Andréa-Mirabelle,
veuve de feu messire Eugène-Phillipe, n'avait rien d'une vieillarde
grognarde et décatie. Elle avait su garder une ligne et un maintien
princiers, et portait ses robes avec bien plus d'élégance que la jeune
Tzabaztha. Andréa était une femme de grande taille, aux longs cheveux
noirs nattés dans le dos et aux yeux sombres. Elle avait offert à son
fils sa peau d'un caramel aussi appétissant qu'une pâtisserie sucrée,
et sa constitution solide.
Ce n'était pas de trop, se plaisait-elle à répéter, parce qu'il fallait
bien quelqu'un pour compenser la santé défaillante de sa belle-fille
Tzabaztha, qui s'enrhumait trois fois par jour et attrapait des coups
de soleil à une vitesse phénoménale. Ses relations avec la sa
belle-fille n'étaient pas ce qu'on pouvait appeler tendues: après tout,
Andréa était arrivée dans la vie de Tzabaztha peu de temps après sa
naissance.
Tzabaztha l'Aînée, mère de la Jeune, était morte en couches en même
temps que l'une des jumelles qu'elle portait, et elle avait cédé à son
enfant survivante sa fragilité. Andréa était comme la mère de la jeune
femme. Mais sur bien des plans, elles s'opposaient. Tzabaztha aurait pu
être l'archétype de la jeune fille délicate et fragile comme un bouton
de rose. Fragile, elle l'était, délicate, cela restait à prouver.
Tza avait la langue aussi bien pendue que l'était un voleur récidiviste
sur la Place Maraîchère, et un sacré panel de jurons à son service. Les
garçons d'écurie avaient une certaine tendance à la fuir, parce qu'elle
leur était supérieure en ce domaine. Elle avait étudié la zoologie.
Tout un tas de noms d'oiseaux, pas forcément méchants mais toujours
impressionnants, traînaient dans son cerveau. La plupart des gens, dans
le doute, prenaient un air affreusement choqué quand elle les traitait
de "tardigrade microcéphale"
Trogle et Dérive sont deux contrées aux relations uniques. L'araignée
Troglienne, souterraine, étend ses pattes presque jusqu'aux confins de
notre continent, et est reliée à presque toutes les villes de la
surface par un réseau métropolitain d'une grande efficacité. Trogle, à
la différence de Dérive qui n'est qu'un amas de cités-états sans vrais
liens entre elles, est un royaume aux rouages huilés, gouverné depuis
trois siècle par la dynastie des Q'e. L'unité du royaume de Trogle lui
permet une organisation sans faille, et c'est pourquoi le peuple
Troglien nous est nettement supérieur en terme de transport et de
commerce. Toutefois, Trogle commence à connaître des dissidences:
longtemps les Q'e ont incité leur peuple à s'enrichir de l'expérience
de la surface, et beaucoup en sont revenus des idées de démocratie
plein la tête. S'il est vrai que certaines de nos cités-états sont
encore des duchés, la plupart des villes de Dérive sont à présent
gouvernées par un Conseil, dont la forme et la composition peuvent
varier, au même titre que la légitimité de leurs pouvoirs. Des rumeurs
parlent d'une ville déjà soulevée, au sein même de Trogle, mais la
reine Pazchan s'est refusée formellement à toute déclaration
publique.[...] Une révolution Troglienne pourrait avoir des
conséquences sans précédent sur la vie des peuples de la surface.
Andréa-Mirabelle De Baspin, la politique Troglienne expliquée à mon fils.
Mercure bondit en avant, un air féroce sur son visage encore juvénile.
Son adversaire n'avait pas une seule chance. Il s'écroula sous le poids
du jeune noble, qui, combattant comme un lion, eut tôt fait de mettre à
mal sa coiffure ordonnée. Cris de protestation. Après un moment
d'hésitation, un sourire illumina le visage de Mercure, et ses yeux
clairs pétillèrent. Il entreprit de chatouiller mortellement sa
victime, qui se mit à hurler de rire, se tortillant dans tous les sens
sur l'herbe verte.
Samian n'avait pas un rire très mélodieux, et, après une boutade à ce
sujet, Mercure le relâcha. Les deux adolescents se relevèrent, se
regardèrent l'air grave, et rirent de nouveau, se soutenant
mutuellement pour ne pas tomber à la renverse. De loin, on aurait pu
les croire ivres. Le petit noble et son garçon d'écurie traversèrent la
pelouse, riant toujours bêtement.
Tzabaztha posa la main sur la vitre. Ils étaient un peu idiots. Elle
soupira. Que jeunesse se passe. La sienne était passée tellement
rapidement qu'elle n'avait pas eu le temps de la voir, et elle n'avait
que vingt-deux ans! D'enfant hâve et alitée, elle était passée à adulte
fébrile et maladive. Pas de grande différence entre les deux. Un peu
plus d'autonomie, peut-être. Mais elle conservait un corps sans âge,
petit, maigrelet, toujours souffrant, plus pâle et froid qu'un marbre,
agité de tremblements perpétuels. Sa respiration était sifflante, sa
voix rauque et éteinte, ses yeux plus rouges que bleus, toujours cernés
d'un noir violacé et agrandis plus que de raisons par ses lunettes aux
verres épais.
Elle avait l'air d'une chouette géante, une dame-blanche qu'on aurait
déplumée et nourrie avec un yaourt par semaine. Sans elles, son visage
était plus présentable, bien que vieilli avant l'âge. Ses traits
étaient banals, certes, mais on pouvait trouver de l'attrait à la
coloration porcelaine de sa peau. Elle avait de jolis yeux myosotis, un
des rares héritage de son père, les mêmes que son demi-frère. Ils
pleuraient perpétuellement. Les gens y voyaient volontiers le reflet
des malheurs d'une enfant accablée par sa santé défaillante. Mais
vraiment, ce n'était qu'un @#%! de problème de @#%! de pollen! Son
corps, elle avait appris à vivre avec. Son budget annuel de mouchoirs
aurait pu faire vivre tout un village.
Et elle était un génie. Elle le savait. Tout le monde le savait. Elle
avait étudié auprès de beaucoup de professeurs divers et variés. Tous
s'accordaient sur un point: sa mémoire était parfaite. Et elle était
devenue une encyclopédie sur pattes. Malgré cela, elle était incapable
de partager. Mercure ne comprenait pas. Il la croyait égoïste.
Dispensée des cours d'équitation, d'escrime, désertant les cours de
maintien, elle avait pu profiter de tout ce que la science avait à lui
offrir, et elle ne pouvait pas partager avec son petit frère! Mais
comprendrait-il seulement? Ce n'était pas seulement une question de
paraître intelligente en société, et fabriquer des gadgets à tour de
bras. Il y avait quelque chose qui venait avec la connaissance. Une
paix, un douce tranquillité, un bain où s'abîmer et oublier son asthme,
un havre mental où elle pouvait refaire le monde avec de simples
calculs.
Et pallier à ses déficience. Elle jeta un regard tendre au
bras-machin-à-force-bidullique, posé sagement au pied d'un rideau de sa
chambre. C'était une petite merveille, du moins l'estimait-elle.
Lorsqu'elle portait cet amalgame complexe de ressorts, de petites
poulies et d'engrenages, elle était une autre femme. En tout cas, elle
était capable de donner des claques sacrément douloureuse. Le bras
comprenait le moindre de ses gestes, et il ajoutait la force qui lui
manquait désespérément.
En tout cas, cela ne l'aiderait pas pour ce qu'elle avait à faire pour
le moment. Elle jeta un dernier coup d'œil par la fenêtre. Mercure et
Samian avaient visiblement entrepris une ballade à cheval, elle venait
de les voir sortir Va-vite et Doux-pas des écuries, à l'Est du manoir.
La chambre de Tzabaztha se trouvait à peu près au centre du deuxième
étage, et tout le mur Est, qui donnait sur le parc, était une baie
vitrée.
D'ici, elle voyait tout, et même, au loin, la belle Baspin, et sa forêt
qui reculait inexorablement devant l'avancée des industries. Baspin
finirait par être Basrien. Tza admirait le progrès, mais il avait
tendance à se montrer... Dévorant. Oh, bien sûr, cette forêt l'avait
toujours rendue malade: l'odeur trop forte de la résine la faisait
tourner de l'oeil. Mais tout de même. Si tous les arbres finissaient
comme combustible pour le cheval de fer dont les rails, gracieux élan
métallisé, s'élançaient à travers l'horizon, la ville de son enfance
risquait de se corrompre. Il fut un temps, Baspin avait abrité plus de
chasseurs que d'ouvriers. Mais elle avait à peine connu cette époque
parce que, confinée dans sa chambre avec n cataplasmes un peu partout,
elle l'avait passée à étudier dans des livres.
Lasse, Tza jeta un coup d'œil désespéré à son bureau, et à la lettre étalée en son centre. Un fiancé. Et il fallait lui répondre. La jeune femme se demandait sérieusement ce qu'elle devait écrire. Les mots doux n'étaient pas son fort, et elle doutait de le voir intéressé par ses projets en cours (une baignoire auto-nettoyante, une robe à propulsion et un passe-partout universel). Pfff! Un fiancé! Est-ce-qu'elle avait besoin d'un fiancé? Bon, oui, peut-être. Les finances des De Baspin étaient au plus bas, c'était vrai, et l'homme qu'on lui avait attribué était de la riche bourgeoisie. Sa belle-mère avait vendu sa main. Très bien, si cela lui chantait! Mais il aurait à perdre, ce... (Elle se pencha de nouveau sur la lettre qu'il lui avait écrite. Il avait une jolie écriture, en tout cas, mais un style déplorable et maladroit. Elle n'avait même pas pris la peine de relever son nom.) Hugues. Hugues Callist. Curieux. C'était un Troglien, pourtant, elle le savait, mais il avait un nom de Dérivien, comme elle. Sa famille devait être installée à la surface de Dérive depuis relativement longtemps. Elle se sentit déçue. Elle qui ne voyagerait jamais, elle perdait une occasion de plus d'en apprendre sur la culture Troglienne. Le peuple des profondeurs la fascinait, et elle allait se retrouver avec une espèce de mannequin qui avait tout perdu des traditions de ses ancêtres. Les Trogliens qui remontaient faisaient des efforts d'adaptation immenses, et désiraient plus que tout se fondre dans la masse. Bien souvent, ils étaient des artisans hors pair, mais les Dériviens, et encore plus dans les alentours de Zeppelin, faisaient toujours preuve d'une haine raciste à peine croyable à leur égard. Il pouvait s'agir de jalousie, mais le plus souvent, c'était leur apparence exotique qui était moquée.
A monsieur Hughes Callist, 3 rue des Orfèvres, Centre-Zeppelin.
Monsieur,
J'ai bien reçu votre lettre, ainsi que votre bague de fiançailles, très
jolie au demeurant et ne ternissant en nulle manière la réputation de
votre maison. Il semblerait que nous soyons à présent liés, grâce soit
rendue à nos parents respectifs. J'ose espérer que vous ne placez pas
d'attentes en ma personne: Pour moi il est clair qu'il ne s'agit que
d'un mariage d'intérêt. Un titre noble à apposer sur ses bijoux pour
votre clan, un gain d'argent pour le mien, et c'est tout. Vous avez
entendu parler de moi, j'imagine. Je suis une scientifique et je ne
supporterai pas le poids d'un mari perpétuellement sur mon dos: aussi,
si c'est une épouse affectueuse, aimable et obéissante que vous
cherchez, passez votre chemin car je ne nous considèrerai que comme
associés perpétuels. Mes recherches ne sauraient souffrir au profit
d'un époux. En échange, liberté totale vous sera accordée sur mon
domaine et l'utilisation de mon nom. J'ai un frère de votre âge,
désœuvré, je vous prie d'en toucher un mot à vos parents. Il est
peut-être un peu tard pour le placer en apprentissage, mais, derrière
ses airs de gamin impossible, il apprend vite et n'a pas peur de
travailler. Vous aurez à disposition notre cheptel équin et canin, de
très bonnes lignées, mais le manoir restera la possession de ma mère
jusqu'à sa disparition, après quoi il appartiendra, et ce de manière
égale, à mon frère Mercure, à vous et à moi.
Je vous invite également chez nous aussitôt que vous le pourrez: vous
connaissez l'emplacement du manoir, j'imagine, et, alitée, j'y demeure
en permanence. S'il s'avère que vous êtes un gros porc prétentieux,
sachez que ma mère se fera un plaisir de vous renvoyer et d'annuler
notre engagement. Elle est traditionaliste, mais pas stupide au point
de vouloir un gendre vain et abruti. Bien à vous, mon ami,
Tzabaztha-Eugènie De Baspin.
Hugues se gratta le crâne, perplexe. Elle lui avait envoyé l'équivalent
d'un contrat, assorti d'insultes. Il ne savait qu'en penser. Il
imaginait sans peine la frustration de la jeune femme, qu'on disait
très attachée à son indépendance et à l'esprit tellement brillant
qu'elle faisait grincer les dents de bien des pairs masculins, mais
avait-elle vraiment eu besoin de l'agresser comme cela? Il n'avait rien
demandé non plus!
Il s'était efforcé, dans sa première lettre, de se montrer courtois.
Ses parents voulaient un héritier. Pour sa part, à dix-sept ans, Hugues
s'estimait trop jeune, mais quand parlait le couple Callist, il n'y
avait pas de place pour la discussion. Qu'est-ce-que cette fille à papa
orgueilleuse croyait? Qu'il tenait absolument à épouser une inconnue?
Elle avait cinq ans de plus que lui, et, disait-on, une apparence
repoussante. Les murmures allaient bon train quand à son excentricité,
et certains la pensaient même folle.
Le jeune homme s'étira et bâilla. Il n'avait rien à faire. La boutique
fonctionnait très bien toute seule: seule la crème de la crème était
engagée comme apprentis, et il n'y avait pas de risque de vol. Leur
maison était Troglienne, et il ignorait totalement si cela la servait
ou la desservait. Les Zeppelinans étaient affreusement racistes,
c'était vrai, mais d'autre part, tout le monde savait que son peuple
possédait un talent artistique prononcé. C'était dans la culture. Il
n'y avait pas grand-chose d'autre à faire dans les villes souterraines.
Hugues se releva. Il était de taille relativement petite, et habillé
d'une tunique vert tendre sur un pantalon plus foncé. C'était là des
vêtements modestes, sans trop d'apparats, mais d'excellente coupe et
dans un tissu de qualité. Il portait aux doigts quelques bagues de bon
goût, et au cou un médaillon gravé d'un chat enroulé sur lui-même, le
symbole de la bijouterie.
Hugues avait la peau cendrée de ceux de son peuple, des yeux gris et
étirés, un visage tout en pointes et longueur, atypique sans être
désagréable. Son oreille était décorée d'un demi-anneau, et ses cheveux
noirs étirés et nattés en arrière pour lui dégager le front.
Il traversa l'atelier, où quelques employés étaient occupés à graver
avec soin des bijoux, puis la boutique. Saluant d'un geste pressé la
vendeuse enjouée et potelée qu'il savait avoir un faible pour lui, il
sortit de la boutique.
Le calme de la bijouterie fit rapidement place au bruit assourdissant
de la ville, et ses oreilles se mirent à siffler. Quelques passants lui
jetèrent des regard à peine intéressés. La rue des orfèvre était plus
métissée que le reste de la ville, comme les autres rues marchandes. Il
respira un grand coup, sentit l'odeur de fumée si particulière à
Zeppelin lui envahir le nez et se mit à tousser. Quelques fois, il
regrettait que la rue des parfumeurs ne fut pas plus proche de celle
des orfèvres. Tzabaztha disait dans sa lettre qu'il pouvait venir
n'importe quand. C'était parfait. Elle ne s'attendait sûrement pas à le
voir quelques heures à peine après avoir envoyé son coursier.
Hugues eut un sourire, et entreprit le long trajet de descente du Mont-Zeppelin jusqu'à Baspin.
Ma
santé fragile m'a toujours empêchée de pratiquer la moindre activité
sportive, équitation comprise. Pourtant, j'aime beaucoup les chevaux,
et c'est sûrement un de mes regrets les plus amers. Mais la présence de
ces nobles bêtes a tendance à me donner des plaques rouges. Ce qui
n'est pas le cas de mon demi-frère, un entêté qui a pratiquement passé
sa vie à traîner avec les garçons d'écurie. Ce qui ne veut pas dire
qu'il est bon en équitation. Il est juste très, très, très obstiné.
Tzabaztha
Samian donna du talon à Doux-Pas, qui, malgré leurs noms respectifs,
rattrapa aisément Va-Vite. Mercure eut un rire chaleureux qu'un hoquet
coupa. Son imprudente monture, furieuse d'être rattrapée, avait
accéléré et venait de trébucher sur une bûche. Le nobliau fit un vol
plané qui, fort heureusement, se termina sur l'herbe. La chute lui
avait cependant coupé le souffle, et, quand Samian lui demanda si ça
allait, il ne put répondre. Il attendit de reprendre son souffle, et
gémit, le dos douloureux:
"-Samiaaaan... Rattrape-laaaa!"
Va-vite en avait effectivement profité pour sauter une barrière et
aller se régaler de luzerne dans le champ voisin. La jument regardait
les deux jeunes homme d'un air placide, tout en mastiquant avec appétit
sa bouchée d'herbe, mais Mercure aurait juré qu'elle lui aurait tiré la
langue si elle l'avait pu. Samian leva les yeux au ciel.Malgré l'amitié
qui liait les deux garçons depuis leur enfance, il ne risquait pas
d'oublier qu'il était le garçon d'écurie. Mercure montait de façon
désordonnée. D'accord, Va-vite était une jument plutôt caractérielle,
mais il continuait d'estimer que s'ils avaient inversé leurs montures,
il n'y aurait pas eu de problème. Las. Mercure était impossible à
raisonner! Moins bizarre que sa sœur, collée à sa vitre à longueur de
journée, mais aussi têtu. Samian s'approcha doucement de Va-vite, qui
recula d'un pas.
"-Ma belle..."
La jument recula de nouveau, sans cesser de mâcher sa précieuse
luzerne. Samian soupira et sortit un trognon de pomme de sa poche.
Va-vite parut nettement plus intéressée.